Le Grenier à VHS Vol.1 – La Cigarette

Le Grenier à VHS Vol.1 Apocalypse

Il est toujours intéressant de se pencher sur les vieux souvenirs. Tandis que nous ouvrons cette trappe de fer, un grenier poussiéreux se dévoile à nous. Alors, quelle malle allons-nous ouvrir aujourd’hui ? J’en aperçois une un peu rouillée, qui sent fort le vieux tabac. Il faut dire que le cinéma a entretenu tout au long de son histoire une relation très étroite avec les mégots et les cigares. Des bouts sales d’Orson Welles à la pipe sombre de Lee Van Cleef, jusqu’aux récentes actions contre la cigarette à l’écran, le cinéma est passé des indus aux roulées, avec et sans fume-cigarette, au fur et à mesure des époques et des modes. Alors voyons quelle Lucky Strike éteinte se cache dans le grenier de l’Apocalypse, et rappelons-nous qu’un bon film reste moins cancérigène qu’une sans filtre.


 

Smoke (1995)

Chaque jour, Auggie Wren prend en photo son bureau de tabac new-yorkais. Et chaque jour des visages défilent sur ses photos et dans sa boutique. On voyage ici au coeur de Brooklyn, avec Harvey Keitel comme buraliste, Paul Auster comme cameraman, et des Marlboros comme fond vert. Et on verra défiler dans ce tabac un kaléidoscope de ce qui fait le New York populaire des années 90. Et on rencontrera avec curiosité Paul, l’écrivain déprimé, dont le chemin croisera celui de Rashid, jeune noir à la recherche de son père. Mais aussi de Ruby, l’ancienne petite amie de Auggie, qui vient lui présenter sa fille cachée. Ce film de Wayne Wang et Paul Auster, adapté d’un conte de Noël écrit par celui-ci, nous invite à jeter un œil derrière le rideau de fumée, et à découvrir avec humour mais aussi tendresse les fourmis qui peuplent la ville la plus célèbre du monde. Fin, très littéraire mais surtout doté d’un accent de sincérité impressionnant, on apprécie cette virée new-yorkaise portée par la plume de Auster et par une BO délicieuse mêlant Chostakovitch et Tom Waits. Et on vous invite bien entendu à aller regarder Brooklyn Boogie la suite des aventures d’Auggie et de ses clients, tout aussi fumeuses et endiablées.


Smoking/No Smoking (1993)

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Smoking/No Smoking est deux films. Parus séparément en salles, ils sont tous deux signés Alain Resnais, et on y retrouve les deux mêmes et seuls acteurs : Pierre Arditi et Sabine Azéma. Lorsqu’il réalise cette fresque de cinéma, Resnais n’a plus rien a prouver. C’est pourquoi il s’autorise Smoking/No Smoking, cinq heures de maîtrise parfaite de l’image, de l’écriture, et de la mise en scène. Adapté d’une pièce de théâtre de Alan Ayckbourn, ce très long-métrage repose sur une simple idée : à quel point nos choix simples peuvent-ils influencer l’existence. Et c’est le premier de ces choix qui sert de titre et de coupure entre les deux parties du films : Célia Teasdale s’autorisera-t-elle une cigarette au milieu de son ménage de printemps ? Et Resnais nous entraîne dans un délire cinématographiquement délicieux, porté par le talent de ses deux acteurs, enchaînant les personnages en ce qu’on peut réellement appeler une performance. Resnais livre ici un film à tiroir, un peu monstrueux vu de l’extérieur mais remarquablement abouti à l’intérieur, une histoire si simple qu’on se demande comment ces deux géants du cinéma qui gesticulent sous nos yeux parviennent à nous tenir en haleine avec tant d’aisance, tant Smoking/No Smoking est une preuve incomparable de ce que peut être le cinéma français à son si surprenant sommet.


The Insider (1999)

Lorsqu’il tourne The Insider, Michael Mann est au sommet de sa carrière. Après plusieurs films à succès, son dernier projet, Heat, vient de le propulser parmi les grands réalisateurs de cette fin de siècle. Ainsi, Mann n’hésite pas lorsqu’il s’empare de ce sujet politique extrêmement délicat pour son nouveau film : l’Affaire Wigand. Le sujet a en effet défrayé la chronique : les producteurs de tabac viennent d’être condamnés par l’État américain à verser plusieurs centaines de milliards de dollars pour avoir ajouter des produits dangereux dans les cigarettes, dans le but de renforcer l’addiction de leurs clients. Ce thriller politique nous raconte donc l’histoire de cette affaire d’Etat, du point de vue de deux de ses protagonistes : Jeffrey Wigand lui-même, le lanceur d’alerte, qui voit sa vie s’écrouler devant soi au milieu de ce scandale national, et Lowel Bergman, le journaliste qui a révélé l’affaire. Ce duo, magistralement incarné par Russel Crowe et Al Pacino, nous mènera dans les méandres de la corruption, des stratégies troubles des fabricants de tabac, et face à des questionnements humains troublants sur son rapport à soi et aux autres. Porté par un casting cinq étoiles, l’écriture d’Eric Roth et une BO de Lisa Gerrard qui mêle Cold Wave, rock progressif, chant contralto et Massive Attack, Mann revient donc avec ce film coup de poing, nominé pour 7 oscars, qui rassemble tous les éléments qu’on aime dans son cinéma : un film oppressant, qui tient en haleine, dont la lumière et le photographie ont défini de nombreux lieux communs du biopic politique tel qu’il se réalise en quantité aujourd’hui, et nous livre une des rares critiques sans retenue des fabricants de tabac, rappelant à quel point l’industrie du cinéma et de la cigarette sont étroitement liées.


Coffee and cigarettes (2003)

Jim Jarmusch a toujours été un cinéaste un peu fumeux. De Mystery Train à Paterson, son cinéma se teinte souvent d’une brume onirique un peu surannée. Mais dans Coffee ans Cigarettes, c’est la fumée des Marlboros sales qui occupe l’écran. Coffee and Cigarettes n’est pas un film, c’est une série de court-métrages qui s’enchaînent, et qui mettent en scène, autour d’un café et d’une cigarette, la fine fleur de l’intelligentsia East Coast des années 90 : Iggy Pop, Steve Buscemi, Tom Waits, Bill Murray, le Wu-Tang, Cate Blanchett, Jack White, la famille Lee… Sous nous yeux fatigués par la fumée et le noir et blanc, les conversations se suivent et se ressemblent entre les différents interlocuteurs, qui parlent de la vie de tous les jours, de leur quotidien qui nous apparaît soudainement si normal. Tournés sur presque vingt ans, la tonalité de ces saynètes transporte toute cette philosophie urbaine dont respire le cinéma de Jarmush : l’amour de la simplicité, de la diversité, d’une pensée un peu décalée mais pourtant si sincère. Et malgré quelques accents de cinéma pompeux, ces dialogues de comptoirs savent nous compter avec brio, tabac et humour cette atmosphère East Coast dont on se régale, et dont on redemande.


Thank You For Smoking (2004)

Thank you for Smoking Apocalypse

« Ce qui compte, ce n’est pas la logique de ce qu’on dit mais l’aplomb avec lequel on le dit ». Voilà la devise bénite de Nick Naylor, porte-parole des cigarettiers américains, qu’il applique d’un bord à l’autre du pays en devenant à la fois honni pour ses convictions et vénéré pour son talent. Mais Nick Naylor aime son travail, et il prend un malin plaisir à retourner l’opinion publique en sa faveur. Autant charmeur qu’agaçant, le personnage est incarné par le charismatique Aaron Eckhart, incontestablement le moteur comique du film. Car oui, le film est drôle, très drôle même. Un humour noir incisif quand il n’est pas absurde, à l’image des discussions entre les deux meilleurs amis de Nick, représentants du lobby des armes et de l’alcool, avec qui il forme les MDM, « Marchands de mort ». Le trio nous offre des lignes de dialogues dénués de bien-pensance, avec par exemple un concours de qui tue le plus de personnes dans le monde. Même si le sujet est omniprésent, le thème principal de cette satire n’est pourtant pas la clope, mais la rhétorique, qui nous entoure partout où nous sommes, au travail, au sein de notre famille, avec nos amis, dans les médias… Et à quel point elle peut s’avérer ridicule : du sénateur antitabac (interprété par le brillant William H. Macy) qui suggère de remplacer les cigarettes à l’écran par des sucres d’orge, aux géants du tabac essayant de faire taire un cow-boy Marlboro cancéreux à coups de valises remplies de billets. Ce film reste une preuve que l’Amérique peut encore se moquer d’elle-même.