L’éloge – Les Frites

Les Frites Apocalypse
J’aime les frites. Oui, j’aime les frites, je le dis, je le crie et je le chante. Comme le criquet aime la fraîcheur du foin des chaudes nuits d’été, comme la brise du soir s’épanouissant sur les flancs amoureux d’une vache laitière, comme le soleil à l’aurore embrassant la terre pour lui dire « à demain! », comme l’abeille la fleur, j’aime les frites. Ô toi belle tubercule dans ton habit de lumière d’or, tu épanouis les papilles de la langue à l’aulne des douceurs de ta chair, tu croques et tu fonds dans ma bouche comme mille nectars onctueux des Dieux braconnés aux sphères célestes qui ne souffrent d’ordinaire des mortels que la fumée des offrandes. Si Prométhée nous a rendu le feu, la plus belle des inventions tirées de cette matière divine est le Monolithe de Patate, sacro-saint cairn des aspirations de notre existence. Et tout cela nous le devons aux belges, peuple béni par l’inspiration des Muses créatrices qui, en plus de nous désaltérer de moult petite bière bien rafraîchissante quand le cognard fait son œuvre, a fait don à l’humanité du plus beau des joyaux culinaires de l’univers, transcendant le temps, l’espace, les modes, les goûts. La frite, c’est la confusion des sens, et comme je l’aime, je suis tout confus. Confus, certes, mais solide sur mes appuis, sur les appuis qui me guident vers la frite, la toute-puissante, la rayonnante, la croustillante. Toutes les frites sont belles. Belles comme les saisons, fraîches comme le début du printemps, chaudes comme le sable d’été, craquantes et croquantes comme les feuilles d’automne, et mystérieuses comme la neige recouvrant les cimes en hiver du côté d’Artouste ou du Col d’Aubisque. De l’or de sa robe jaillit la joie auguste des jours éternels, de la tendresse de sa chair les bras aimants de la plus douce des amantes s’ouvrent entre les dents joueuses. La frite, ou la beauté longiligne parfaite qui anime les rêves du pauvre aficionado que je suis. Ô mortelle douceur, qui anime et chavire mon cœur, combien de temps encore ses suaves tourments devront se jouer de mes sens ? Je sens ma poitrine s’arracher comme si un manutentionnaire en BTP arrachait mon myocarde à coup de pince-monseigneur, ça fait mal, mais c’est aussi tout doux quand c’est bien fait. Les frites sont la rédemption de l’homme qui abolira leurs errances et leurs erreurs et les amènera à une contemplation parfaite de l’existence —  et des frites. La frite c’est le début et la fin, ce par quoi tout commence et ce par quoi tout finira. J’aime les frites, comme l’aurore qui fait perler des larmes sur mes joues, parce que ça pique, comme la douceur d’un lait chaud à la veille de Noël, comme le papillon de nuit qui s’acoquine avec un réverbère. Je le rime, je le pense, je le vis, j’aime les frites.