Pourquoi tout le monde joue roublard à Donjons et Dragons ?

Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les chiffres qui parlent. Si on excepte l’ultra majoritaire et ultra rabat-joie Humain Guerrier, la classe la plus représentée chez les joueurs de D&D est le roublard. Halflelin, humain ou elfe, le rôle de voleur est souvent plébiscité chez les rôlistes de tout acabit. Et moi-même, en tant que Maître de Jeu, je peux témoigner de cet engouement pour le rôle de fourbe de service. Alors, penchons-nous sur cette passion à jouer les rogues.


les maths rapides

Imaginez la scène :  il est 21 heures, vous êtes enfin réunis pour votre nouvelle partie de jeu de rôle. Avant même que le MJ énonce les diverses classes, chacun a déjà ce schéma mental en tête : vais-je jouer le bourrin, le gars futé ou le roublard ? Ces trois archétypes sont récurrents dans tous les jeux de rôle, quels que soient l’époque ou l’univers dans lequel se place la partie. On remarque d’entrée que la seule classe qui est un archétype défini, c’est celle du roublard. Néanmoins, si on a tous la vision du halflelin avec sa cape d’agilité, sa dague et ses doigts de fées, le personnages du roublard est bien plus qu’un simple tire-laine.

Le roublard, c’est avant tout dans l’inconscient collectif, le gars qui fait ce qu’il veut. C’est en premier cette caractéristique inhérente du roublard à être indépendant qui plait à tant de joueurs. L’honneur et la loyauté sont des valeurs désuètes pour le rôliste contemporain, qui préfère cet archétype de liberté morale à celui plus étouffant d’un paladin se battant pour la justice, ou d’un sorcier affrontant les épreuves au nom de la science ou je ne sais quelle billevesée.

Le roublard n’est toutefois pas nécessairement exempt de moralité. Sans être chaotique mauvais, il saura venir au secours de son groupe, et pas seulement lorsque les circonstances l’y obligent. Jouer roublard, c’est donc établir son propre code moral, et cette classe permet une totale liberté dans la création du background du personnage.

Il est également possible de jouer un roublard qui soit Loyal Bon, et qui ait un code d’honneur très rigide, mais qui encore une fois soit défini par les convictions personnelles du joueur et du personnage, et non pas d’une religion ou d’un ordre guerrier.

En outre, le roublard est avec le guerrier, la classe la plus accessible pour que le joueur puisse se projeter dans son personnage. Difficile en effet de se projeter d’entrée de jeu dans un roleplay d’orque barde ou de halflelin croisé, à moins que vous n’aimiez les véritables défis. Le roublard et le guerrier sont les représentants des héros qu’on voudrait vraiment être. Mais si le guerrier au pectoral nervuré et à l’épée étincelante appelle évidemment les désirs de badassitude et de grosbillisme des joueurs, le roublard lui appelle des sentiments plus enfouis et plus accomplis me semble-t-il :  ce désir de liberté totale, et d’évasion, qui est un des piliers du jeu de rôle dans son ensemble. D’autre part, le roublard est aussi un marginal, et incarne donc pour certains joueurs le malaise social, qu’on ressent hélas encore entre les « geeks » et les gens « normaux ».

Jouer roublard, c’est donc être l’antihéros de l’histoire. Le roublard ne reçoit pas les honneurs car il n’en a pas besoin, il se contente du profit et de sa propre certitude de réussite, et sa liberté le place au-dessus des récompenses. L’archétype du roublard n’est pas seulement un modèle rolistique, c’est aussi un stéréotype littéraire et narratif, particulièrement dans la littérature de genre. C’est un personnage qui fait appel à la culture du joueur, et renvoie à des personnages attachants et hauts en couleurs qui nous parlent et inspirent.

Le premier personnage de fantasy est en effet un roublard. S’il n’a pas encore toutes les caractéristiques modernes de la classe de D&D, Bilbo reste un « cambrioleur », qui agit avec ruse et discrétion avant tout, et reste peu concerné par les motivations guerrières des nains. Tolkien, encore lui, jette donc les bases du voleur d’heroic-fantasy, qui sera repris, amplifié, et évoluera vers des personnages de héros assassin ou voleur très présents dans la fantasy.

 

Le roublard n’est toutefois pas souvent le personnage principal de l’histoire. C’est plutôt l’ami du héros, marginal, cool et edgy, qui reste souvent dans nos mémoires bien plus que le héros courageux, noble et fier, mais aussi souvent très ennuyeux. Soyons honnête, on préfère tous Han Solo avec son style nonchalant et son attitude outrageuse, plutôt que Luke et ses problèmes de famille, même si, comme une bonne bouteille de vin,  il a clairement gagné en saveur avec l’âge dans le dernier film.

Les exemples ne manquent pas, et la personne à qui le roublard moderne doit probablement le plus est David Eddings. Dans sa décalogie d’high-fantasy culte et trop souvent oubliée, le personnage qui sort le plus des stéréotypes  de l’heroic-fantasy à la Tolkien est le prince Kheldar, qui oscille entre marchand, espion, voleur et assassin avec un tel panache qu’il éclipse les sorciers millénaires et autres maîtres d’armes qui accompagnent le jeune Garion dans sa quête. La conception du personnage, dont la polyvalence n’a d’égale que la ruse, est de toute évidence influencée par D&D, (dont les premières éditions sont parues quelques années plus tôt) et donne à cet archétype du roublard sa profondeur et ses lettres de noblesse.

Le roublard est donc ce symbole du liberté et de marginalité qui plaît tant aux joueurs, à tel point qu’il a aujourd’hui transcendé les concepts établis par D&D ou Eddings. Le roublard gagne de plus en plus en complexité et en diversité, allant vers des directions plus sombres comme L’Assassin Royal de Robin Hobb, plus philosophiques comme Ellana de Pierre Bottero et dans l’ensemble de plus en plus variées et de plus en plus larges. On pourrait citer encore le personnage d’Angela dans Eragon, ou encore l’engouement pour les personnages d’Assassin’s Creed, mais vous avez compris où je veux en venir : le roublard a encore de beaux jours devant lui, et ce n’est pas demain la veille que les pauvres MJ cesseront de se faire maltraiter leurs scénarios par des halflelins optimisés à la double rapière.

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