Les Archives de l’Apocalypse – Mai

Archives Apocalypse Mai

Chaque fin de mois, les Cavaliers de l’Apocalypse prospectent les landes infinies de la culture pour en extraire les pépites, qu’elles soient d’or ou de plomb. En ce joli mois de mai, Apocalypse vous propose donc des assassins elfes noirs, des clochards marxistes travestis, des riffs de Brooklyn et des singes du Pôle Nord pour résumer l’actualité culturelle mondiale.


 

Manifesto
Julian Rosefeldt

 

En engageant Cate Blanchett pour son nouveau film, Julian Rosefeldt atteint deux objectifs : d’abord d’acquérir enfin un certain succès à l’international pour son œuvre cinématographique, et surtout de nous livrer un film inclassable et stupéfiant : Manifesto. Dans son nouveau film, le réalisateur allemand nous propose une lecture des grands manifestes artistiques de notre siècle à travers treize personnages, tous interprétés par Cate Blanchett. un résumé bien peu excitant, qui contraste avec la puissance véhiculée par le film. Car ce film se veut lui-même un manifeste, une œuvre d’art discutable, subjective, inspirée. Chaque personnage est placé dans un décor qui détonne de symbolisme, et qui porte parfaitement les idées correspondant au mouvement artistique dont Cate Blanchett déclame les vertus. La préférerez-vous en clochard marxiste, en speakerine minimaliste ou en veuve dadaïste ? Quel que soit votre choix, vous ne pourrez qu’être sidérés par la performance de Cate Blanchett, qui porte véritablement le film, et lui donne cette intensité qui l’empêche de tomber dans la prétention. Julian Rosefeldt, nourri à l’impressionnisme allemand, remet au goût du jour les théories artistiques qui ont forgées le XX° siècle pour questionner la philosophie du XXI° à travers l’art sous toutes ses formes, et nous livre un film hors-catégorie, que l’on ne saurait que trop conseiller à tous les amoureux d’arts et de cinéma.

Guerre

 


 

Last Knell of Om
Morag Tong

 

Morag Tong, en voilà un nom témoin de bon goût. Donc en dehors d’être une faction d’assassin jouable dans l’un des meilleurs jeux du monde, Morag Tong est un groupe anglais de doom-stoner qui nous livre en ce mois de mai leur premier album, Last Knell of Om. Au programme : des instrus lourdes, pesantes, une disto lancinante en guise de ligne de basse et des accents appréciables de psyché pinkfloydien et de sludge énervé supplément nihiliste. Les longs morceaux composant cet album prennent le temps d’instaurer une ambiance totale qui varie beaucoup au cours des morceaux. Sur fond de stoner planant, une voix gutturale, comme d’outre-tombe, surgit du fond de la composition qui s’est entre temps transformée en un morceau frôlant le punk. Toujours à la limite de différents genres, on a ici un album aux nuances diverses prenant le meilleur de chaque influence pour constituer une ambiance unique, vénéneuse, enragée, poétique. Oui, poétique, car on se laisse transporter par les riffs atmosphériques et en analysant de plus près les morceaux, on se rend compte que loin de sombrer dans un pessimisme surjoué propre au genre, les paroles invitent à une contemplation de la nature et de ce qui est supérieur à l’existence. La mort est évidemment évoquée mais comme parti intégrante de la nature et de la grande harmonie de l’univers. Rentrez dans l’ambiance de cet album et suivez les derniers conseils dispensés par le dernier morceau : Or fill your pockets with stones  / Stare through the deep.

Famine

 


 

Wide Awake!
Parquet Courts

 

Après 7 albums en 8 ans, le quatuor brooklynnois est encore capable de surprendre. Les médisants prophétisaient un éventuel virage pop-rock, à l’image des derniers albums aseptisés des Black Keys ou des Red Hot, deux artistes produits par Danger Mouse. Et devinez quoi ? Le nouvel album de Parquet Courts est également produit par Danger Mouse. L’homme derrière Gnarls Barkley est autant capable du meilleur ( Demon Days de Gorillaz ) comme du pire ( Songs of Innocence de U2 ), les craintes de certains fans étaient donc justifiées. Mais comme le titre du disque le laissait présager, Wide Awake! ne se repose pas sur ses lauriers. Sorte de fourre-tout post-punk, l’album est un véritable étalage de références musicales chères au groupe. On y retrouve l’énergie dévastatrice des Clash, le goût pour les rythmiques carnavalesques de Gang of Four, la folie psychiatrique des Talking Heads ou encore la fougue imprévisible de Ty Segall. Les riffs sont acérés, les guitares saturées, les micros malmenés. Jusqu’ici, tout semble assez similaire à Human Performance, le précédent opus du groupe. C’est là que Danger Mouse intervient. Et surprise, il a pas tout fait foirer, au contraire. Il a su injecter des accents hip-hop et soul à certains morceaux, notamment sur “Mardi Gras Beads” ou l’excellent “Violence”, dont le phrasé rappelle celui de Gil Scott-Heron sur “The Revolution Will Not Be Televised”. Malgré l’atmosphère nihiliste qui embaume le disque, Andrew Savage se veut rassembleur, sans pour autant oublier de pointer du doigt l’individualisme ambiant, les tueries de masse ou les promesses politiques utopiques. À la fois engagé et dansant, Parquet Courts — en plus de délivrer un excellent album — vient de réaliser une performance assez rare pour le notifier : réconcilier le rock avec les dancefloors. Et ça c’est beau.

Conquête

 


 

Tranquility Base Hotel + Casino 
Arctic Monkeys

Tranquility Base Hotel + Casino est le dernier album des Arctic-Monkeys, le premier morceau de sucre à se mettre sous la dent depuis le bonbon édulcoré qu’était AM en 2013. Avec une nouvelle iconographie 60-70’s, tels les cousins de la Lana Del Rey de Lust For Life, le groupe revient, promettant un univers musical extrêmement cinématographique. Les diabétiques en hypoglycémie depuis cinq ans que sont devenus les fans, ayant fini de sucer jusqu’à la moelle le lisse et trop glamour AM, se sont donc rués sur ce petit dernier en rêvant aux instrus oniriques à la limite du vénéneux du fantastique Humbug, répétant les vers les plus langoureux et corrompus de la taquine voix du leader et chanteur, Alex Turner. Résultat : un album d’une platitude déconcertante, à l’univers extrêmement travaillé mais dont la similitude incessante fait que chaque piste se fond de manière ultra-fluide dans la suivante, même s’il s’agit plutôt d’un yaourt grec que d’un onctueux tiramisu. Niveau chant, Turner s’écoute ronronner tandis que l’ingé son s’est manifestement endormi sur le potard de réverbération. La propreté clinique de l’enregistrement fait frissonner d’appréhension, alors qu’il devient de plus en plus aisé de s’imaginer un groupe guindé, fermé dans une imagerie empruntée sur scène. En somme, bien loin des envolées dégoulinantes et machiavéliques de Humbug, qui reste, hélas, largement supérieur.

La Paukalypse