ALT-236 : Les vertiges de l’art

En théorie, quand on vient de devenir papa, on n’a pas le temps de répondre aux questions de deux connards qui s’incrustent dans le plus beau jour de ta vie. Et pourtant Quentin de la chaîne ALT 236 nous a fait ce privilège. Nos félicitations aux jeunes parents ! C’est donc en direct de la maternité que ALT a gentiment répondu aux questions de nos rédacteurs/cavaliers Conquête et Famine.


 

Si vous ne connaissez pas ALT 236, précipitez vous sur Youtube, cliquez sur une de ses vidéos et laissez vous transporter. Il est l’un des vidéastes les plus qualitatifs et prometteurs de la plateforme, rappelant au passage que l’on ne trouve pas que des tutos cupcake et des storytime sur Youtube, mais également des personnes passionnées qui nous transmettent de savoureuses connaissances.

Attention tout de même, au visionnage de certaines de ses vidéos, il se peut que vous ressentiez un vertige. Mais n’ayez crainte, c’est tout l’intérêt.

 

Tu faisais quoi avant de faire des vidéos ? 

ALT 236 : Ça faisait 15 ans que j’errais. Après mon BAC j’ai fait une licence de Droit, parce que je savais pas trop quoi foutre, et puis j’y ai pas foutu grand-chose. Pendant ce temps je faisais de la zik, du dessin, un peu de graphisme, mais je ne m’étais jamais dit que ça pouvait être quelque chose de porteur. Après la licence j’ai eu l’occasion de choisir de nouvelles études. Je suis rentré en Prépa Art, et j’ai intégré les Beaux-Arts de Paris pendant cinq ans. Je suis sorti diplômé en 2009 et après ça a été pas mal de galères en auto-entrepreneur, petits jobs, de la vidéo institutionnelle, des graphismes de merde… Et à coté de ça depuis 10-15 ans mes projets persos. On a fait un long-métrage avec un pote en sortant des Beaux-Arts qui s’appelle Sorgoï Prakov, My European Dream. C’est un film réalisé par Rafaël Cherkaski, et c’est bien Apocalypse dans le genre. On a fait un long-métrage avec 10 000 balles, c’est assez ouf.


 

Et qu’est-ce qui m’a amené à faire la chaîne ? Je faisais de la musique avec un pote, un jeu de société avec d’autres potes et j’écrivais un documentaire avec un troisième pote. Et tous les trois sont partis vivre ailleurs pour trouver un meilleur plan parce qu’eux aussi ils étaient en galère. Je me suis retrouvé à 35 ans en me disant « Putain de bordel de merde, ça fait 15 ans que je veux bosser dans la création, dans l’art ». Je suis obsédé par ces trucs là,  j’avais simplement jamais trouvé de moyen d’expression pour ça. J’étais un peu déprimé, avec un taf alimentaire qui m’emmerdait, je me suis dit « Vas-y, crée une vidéo, un truc qui te parle ». Donc j’ai parlé des monstres, forcément. Je me voyais pas du tout devenir Youtubeur mais je me disais « vas-y fais des vidéos, peut-être que ça permettra de te faire repérer par des gens cools. »

Tu mets combien de temps à faire une vidéo ? Vu que tes sujets sont vastes, quel est ton processus de création ? 

ALT : Au tout début j’ai commencé par des tops 10 et des vidéos vite fait thématiques mais sans trop savoir où j’allais, je voulais tester un peu. La première vidéo j’ai pas montré ma gueule et puis mes potes m’ont dit « va y montre ta gueule c’est dommage ». Puis je l’ai montré et ça me plaisait pas du tout. Il y avait une idée qui me trottait depuis longtemps, c’était l’idée des Mythologics, partir sur un truc un peu analytique des œuvres et de leurs symboliques, fouiller des œuvres pour trouver tout ce qu’il y a caché dedans.


 

Ça a bien marché, ça m’a plu, mais c’est quasiment trois mois de travail. Parce qu’il faut mater toutes les œuvres du corpus, sachant que je m’attaque qu’à des œuvres qui ont beaucoup d’itérations. J’adore ce format mais c’est ultra frustrant de mettre trois mois par vidéo. J’ai donc cherché un truc un peu dans le même genre mais qui serait juste sur un thème qui me permettrait de convoquer plein d’images, plein de symbolique etc. Et c’est comme ça qu’est né Stendhal Syndrome. Ce format là c’est en gros un mois de travail, entre le moment où je commence mes recherches et le moment où la vidéo est livrée.


 

Niveau processus, pour les Mythologics c’est simple, il faut que ce soit une œuvre que j’aime, avec plein de trucs à boire et à manger dedans. Les Stendhal Syndrome, un thème qui me plait mais qui a surtout une riche bibliothèque d’images à montrer. Par exemple un des projets que j’ai c’est « Le Cauchemar », c’est quelque chose qui me fascine depuis des années : je vais donc chercher les cauchemars du jeu vidéo à la science, en passant par les films ou les documentaires. Il y a vraiment une idée de transversalité : un sujet hyper large qui permet de convoquer beaucoup de choses. Il faut évidemment que ce soit un peu mystique. Si c’est juste gentillet ou juste cool ça m’intéresse pas.

« Le jour où j’ai arrêté d’essayer de croire en Dieu, je me suis dit : « Si Dieu n’existe pas il doit y avoir du merveilleux ailleurs. » »


 

Il y a un vrai travail de chineur/documentaliste/archiviste dans tes vidéos, t’as une manière précise de fonctionner ? des sites à conseiller ? 

ALT : Au début, j’essaye de pas trop aller voir d’autres choses. Je pars des œuvres, et il peut m’arriver (quand j’ai besoin d’une précision, quand je suis pas sûr d’un truc sur un sujet etc.) d’aller checker des Wikis. Quand tu t’attaques à une œuvre, les Wikis sont géniaux : t’as le Wiki Pokémon, le Wiki Bloodborne… Il y a des communautés qui se mettent vraiment à tout poncer pour t’offrir de la ressource. Donc là je vais chercher ponctuellement quand j’ai un doute, mais j’essaye de faire en sorte — la plupart du temps — que les axes ou les thématiques viennent de moi. Quitte à me gourer, quitte à oublier des trucs centraux, mais c’est vraiment l’assurance de faire quelque chose de plus personnel.

Il y a aussi un truc génial qui s’appelle TV Tropes. C’est en gros toute une communauté qui s’est amusée à dire « tiens, vous voyez dans les films d’horreur quand il y a un tableau et qu’il a les yeux qui bougent ? Et bah on va faire un topic sur : les tableaux avec les yeux qui bougent. » Et ça va chercher dans tous les médiums qui existent, de la BD au livre dont vous êtes le héros en passant par les documentaires, les PDF, tout ce qui a trait à cette figure-là. Et ils le font dans tous les genres, c’est totalement effrayant et génial.

Et enfin l’autre truc c’est Google Image. Je vais taper « painting eyes » et voir un tableau qui me plait. Quand tu cliques sur l’image t’as d’autres tableaux qui te sont proposés. Tu choisis, tu recherches et après tu fais « oh je connaissais pas ce peintre polonais complètement ouf », tu regardes des peintres polonais et tu kiffes.

Tu parles souvent dans tes vidéos de ce qui a inspiré les auteurs dont tu parles, qu’est-ce qui t’inspire toi pour créer ? Tu choisis comment tes sujets ?

ALT : Ah c’est une bonne question… En gros il y a un truc qui tourne un peu autour de l’inquiétante étrangeté, cette idée d’aller convoquer des images ou des choses qui parle un peu à notre inconscient, aux terreurs infantiles, c’est des thèmes qui me plaisent. C’est un peu con à dire mais je crois que le jour où j’ai arrêté d’essayer de croire en Dieu, je me suis dit : « Si Dieu n’existe pas il doit y avoir du merveilleux ailleurs ». Et c’est un peu pour le vertige et la profondeur que j’ai une espèce de fascination. C’est ça que je recherche en fait, les trucs qui me fascinent. La fascination, c’est un mélange d’adoration et de terreur. Mon but dans mes vidéos c’est d’essayer d’initier les gens qui sont généralement assez réfractaires à ces choses. De leur dire « si vous passez outre votre première impression, il y a un océan de trucs géniaux qui en disent beaucoup sur nous ».

Là j’ai envie de faire un épisode qui va s’appeler « Dans la cité perdue ». Je vais aller compiler tout ce qui a trait à des cités perdues, dans les films, dans les jeux… Parce que la cité perdue c’est une figure qui me fascine. J’en sais pas plus, j’ai déjà plein de choses à dire dessus de moi-même, mais je sais que quand je vais commencer mes recherches, il y a des trucs qui vont apparaitre.

T’as déjà eu des idées de sujet que t’as pas réussi à développer ? 

ALT : Putain oui ! J’en ai eu un — bon alors je sais que je vais le faire un jour — et c’est sur les images. Je voulais commencer par les tableaux et sur pourquoi on a eu besoin un jour d’accrocher des images sur un mur, qu’est ce que ça veut dire… Je voulais aller plus loin en disant que finalement les tableaux d’aujourd’hui, c’est les films dans lesquels on a toujours besoin de se caler un espèce de cadre, une fenêtre des possibles. Je sais qu’il y a plein de choses à dire là-dessus, mais j’ai pas encore trouvé l’axe. Et pour tout dire, j’ai bossé dessus pendant deux semaines, j’ai écrit quatre pages, jusqu’à ce que je me dise « putain je sais pas où ça va » et je l’ai abandonné.

Oui parce que c’est super philosophique quand même, ce sont des questionnements fondamentaux… 

ALT : Le pire c’est que vraiment j’y connais rien, je suis un peu un imposteur. J’y connais rien en philo, je suis juste quelqu’un de sensible qui adore réfléchir et essayer de voir des trucs dans les choses. Mais je dis plein de conneries : là dans le dernier sur Blame j’ai dit que les archéologues cherchaient des moustiques dans l’ambre. Tout le monde m’a repris, ce sont les paléontologues, évidemment (rires). Mais bon on a compris l’idée, ce sont des gens qui cherchent des traces du passé.


 

Mon travail à moi c’est d’être le plus précis possible, mais voilà je suis assez néophyte. J’ai aucun bagage, j’ai fait du droit, ça n’a rien à voir. Donc en gros c’est juste de la sensation et je le vois un peu comme un voyage, une invitation. Et comme c’est des interprétations personnelles, je prends pas trop de risques, je dis juste ce que moi je vois dedans. Je suis pas dans une posture de vulgarisation, je suis plus dans une optique de voyage dans ma sensibilité. C’est ça mon travail, inviter les gens dans des territoires inconnus.

Mythologics, Stendhal Syndrome etc… Tu as d’autres formats en vue ? 

Alors déjà récemment il y a eu Prisme, une espèce de « dream simulator ». J’avais l’idée de faire des petits podcasts que tu écoutes allongé dans ton lit, les lumières éteintes. Ça raconte un genre de mythologie un peu S-F de mecs qui sont à la recherche du Prisme, le Prisme étant le sommeil. J’ai essayé d’écrire avec la musique un truc qui t’emmènerait vers le sommeil. C’était un petit format pour m’entraîner à faire du narratif et de la fiction.


 

Il y a aussi une série que je prépare depuis plusieurs années, qui s’appellerait Midian, un truc assez barré, avec de l’acting sans pour autant être une web-série. Ce sera quelque chose d’ultra-chelou, un peu cryptique, où je vais probablement planquer un ARG dedans — un « alternate reality game » — avec des indices cachés débouchant sur une « quête » dans le net. À coté de ça mon projet c’est surtout de travailler plus sur la chaîne parce que j’arrête en juillet mon taf pour me consacrer à fond là-dedans.

Donc avant t’arrivais pas à vivre de tes vidéos ? 

ALT : Non. La chaîne a un an et demi et jusqu’il y a un an j’avais même pas 900 abonnés. C’est Axolot, avec son partage et grâce à d’autres gens qui ont ensuite partagé qui fait qu’en six mois j’ai pris 45 000 abonnés. J’ai lancé le Tipeee il y a un peu moins d’un an et maintenant il arrive à ce que je gagne dans mon petit taf alimentaire. Donc j’attends la fin de l’année scolaire, parce que je suis prof dans un bahut. Et là j’arrête, fini ! Full Time Youtube ! Et peut-être des conférences, j’ai un projet de bouquin, la série, peut-être auteur de BD aussi… Là je suis ouvert à tout : ça fait 15 ans que le démon dort ! (rires) Vous savez même pas à quel point j’ai trop envie de faire des trucs. J’ai pas de problème d’inspiration, ça fait des années que j’attends ça, donc maintenant qu’il va commencer à se passer un truc je vais pas dormir, clairement.

En parlant de ces multitudes de projet, on a vu que t’avais fait une vidéo en collaboration avec BiTS, ça s’est passé comment ?

ALT : C’est eux qui m’ont appelé, je sais pas comment ils m’ont découvert, et ils m’ont dit « ouais ça te dirait de passer nous voir, c’est cool ce que tu fais ». Quand je suis arrivé il y avait Rafik Djoumi, l’attaché de presse et le producteur. Ils m’ont fait « bon, t’as des idées ? » Heureusement j’avais un peu réflêchi et on est parti sur ça. Et là je vais faire le troisième bientôt, il y en a déjà deux de sortis.


 

Vous avez des univers en commun…

Oui ! Par contre eux ils sont plus pop et beaucoup plus image animé : il y a zéro image fixe dans BiTS. Alors que moi il y a que ça quasiment. Mais après c’est clairement des mecs qui partent dans la transversalité, les représentations, les symboliques etc…

Et puis beaucoup d’analyse aussi…

ALT : Oui à fond de l’analyse. Mais plus pop, un peu plus impertinent, un peu plus drôle que moi… J’imagine très bien que certaines personnes doivent avoir du mal à regarder mes vidéos. Moi-même, j’ai du mal à regarder mes vidéos (rires).

Tipeee, et surtout les gens qui donnent dessus, c’est vraiment grâce à eux si ma vie a changé.”


 

Tu en parlais à l’instant, est-ce qu’il y aura un retour des vidéos facecam ? Est-ce que tu vas essayer de te mettre plus en avant dans tes prochaines vidéos ou non ? 

Peut-être dans la série. Je vais jouer dedans, même si je pense que mon visage sera pas reconnaissable… Mais sinon, à moins d’une collab ou que ça fasse sens, je pense pas. J’aime bien ne pas montrer ma tête, je trouve ça trop cool. Parce que dès que tu montres ta tête il y a tout un tas de codes que tu dois respecter. Et puis le mieux dans ces cas-là c’est d’avoir une équipe, moi je suis tout seul, je fais ça sur mon temps libre, je bricole. Gilles Stella, mon ami et très cher, m’a dit « mec, c’est cool, mais par contre ton son là c’est pas possible », et il avait raison. Et dès l’instant où ma voix a pu être enregistrée dans de bonnes conditions, je me suis entraîné à essayer de la soigner, à faire quelque chose d’un peu plus attrayant. J’ai développé ça en me disant que je devais tout jouer sur la voix, les images et la musique, sur des choses qui me plaisent vraiment et où on va sentir ma vraie fascination pour le truc. Peut-être que le facecam reviendra un jour mais il faudra vraiment que ce soit pertinent.

En parlant de Gilles Stella, la vraie question qu’on se pose tous : à quand une collaboration avec l’équipe de Chroma ?

ALT : Bah écoutez je ne sais pas ! L’équipe étant sur d’autres projets en ce moment, un peu chacun de leurs cotés… D’ailleurs Gilles a lancé sa chaîne de mash-up vidéo, il est en train de préparer des trucs de ouf, il lance seulement sa chaîne mais ça va être cool. Et puis je sais que Karim fait beaucoup de stream aussi. Mais voilà je suis pas dans le secret de leurs trucs. Et j’ai déjà fait une « collab » puisque dans le dernier épisode sur Carnosaure c’est moi qui incarne les dents du dealer (rires). Et Gilles a travaillé avec moi sur quelques unes de mes vidéos, à la réal comme à la musique !


 

Du coup tant qu’on parle de musique et collab : Tu parles dans ta FAQ d’un album avec Al Bundy, ça en est où ? 

ALT : Ouais ça aussi c’est génial ! C’est un des trucs qui m’a le plus marqué avec cette chaîne. Al Bundy je l’ai jamais vu ! Je sais pas à quoi il ressemble, mais c’est un ami très proche parce que ça fait un an qu’on échange, qu’on bosse ensemble. Il a fait des musiques pour mes vidéos, notamment des remix : un sur celle d’Hellraiser et quatre sur celle de Bloodborne qui sont complètement géniaux. Et un jour il m’a dit « mec tes sons sont trop bien mais ils sont trop courts ». Et c’est vrai c’est mon défaut, moi je bricole à fond pour la musique, j’y connais rien. Alors que lui il est vraiment dedans. Du coup on est en train de faire une association : il prend les sons qu’il préfère, il booste le tout pour en faire un vrai son et il les rallonge, il les amène vers les 3-4 minutes avec des putains d’intros, une certaine sensibilité qui donne vraiment quelque chose d’intéressant. On prépare ça comme des oufs, et on va sortir ça sur un Bandcamp je pense en pay what you want, pour tout simplement essayer de vivre de ça, sans faire de la pub ni du sponsoring.


 

Je vais essayer de monétiser plus, chose que je ne fais pas des masses, voire pas du tout. Sans faire de la grosse pub, je vais plus insister sur mon Tipeee à présent, ce que j’ai pas fait jusqu’à maintenant car j’avais un salaire et je voulais pas que les gens se sentent forcés. Mais maintenant si je dois en vivre et nourrir un gamin… Au bout d’un moment, faut assumer de dire que tu passes ta vie sur ton contenu et que s’il y en a qui veulent t’aider c’est cool. J’ai pas honte de recevoir de l’argent sur Tipeee, mais par contre je suis tellement reconnaissant envers ces gens-là. Moi ça m’émeut à chaque fois de voir quand quelqu’un me donne un tip, qu’il donne en même temps à 15 autres chaînes Youtube. Et ça franchement qu’il y ait des gens qui donnent à 15 créateurs, qui les soutiennent alors qu’ils pourraient juste regarder et s’en foutre, je trouve ça incroyable. Et ça permet à des gens comme moi, de changer la vie. Dans le sens où clairement là en juillet j’arrête et je fais que ça ! Alors qu’il y a un an et demi je me morfondais au fond de ma vie, à me dire que je l’avais ratée alors que j’avais tellement de choses à offrir. Franchement, Tipeee, et surtout les gens qui donnent dessus, c’est vraiment grâce à eux si ma vie a changé. Clairement.

“Google a ses mauvais cotés, mais avoir constamment accès à la bibliothèque d’Alexandrie, multiplié par la Tour de Babel, c’est un truc incroyable.”


 

En ce moment, on trouve quoi dans l’ipod d’Alt 236 ?

ALT : C’est assez étrange mais depuis que je fais de la musique, j’en écoute beaucoup moins. Alors que j’étais un énorme consommateur de musique dans toute ma jeunesse. Maintenant j’écoute surtout des musiques de film. Un son que j’adore en ce moment c’est Birdcage de You Man. C’est un morceau que je peux écouter 30 fois de suite sans aucun problème. Il me met dans une espèce de transe, c’est complètement génial. Et les images du clip correspondent bien avec mon univers, c’est vraiment un son qui m’a fait flasher. Donc j’écoute surtout de la musique de film ou des trucs un peu barré, electronica… Des choses comme ça. J’écoute plus trop de rock, à part quand ça passe comme ça. En fait c’est terrible mais j’ai plus le temps d’écouter de la musique, tout mon temps libre passe dans la chaîne, et composer les musiques ça prend déjà tellement de temps. J’essaye de creuser déjà mon petit univers, un peu en mode autarcique. Mais ça m’empêche pas d’être super attentif à la musique quand je regarde un film par exemple, j’adore toujours la musique mais j’en écoute pas autant que je voudrais.


 

Un de tes formats phare est donc Stendhal syndrome, le syndrome de Stendhal qui se résume par un malaise suite à une surcharge d’œuvre art. Est-ce que tu as toi-même subi cet effet ? En quoi cela t’a inspiré pour le format ?

ALT : Oui un peu. Je sais pas comment je me suis démerdé mais j’ai réussi à débloquer mes chakras, ce qui fait que j’ai une méga-sensibilité. J’arrive complètement à me projeter dans une page de BD, à être direct dans la terreur lovecraftienne la plus totale. J’arrive bien à me libérer, je suis pas du tout hermétique. Et pour peu que je trouve quelque chose qui résonne en moi, je peux vite entrer dans une forme d’obsession, et comme je vous disais tout à l’heure, des fois je cherche sur un thème et sans m’en rendre compte je tombe sur une petite poche de l’imaginaire ou de la réalité, et je me fais « putain mais ça existe ça ?! ». Quand tu as les bons mots clés, Google Image c’est Stendhal Image pour moi (rires). YouTube aussi, surtout les vidéos d’archives, les dessins animés d’enfance, les docus de dingue ! Youtube, c’est la cascade du vertige. Google a ses mauvais côtés, mais avoir constamment accès à la bibliothèque d’Alexandrie, multiplié par la Tour de Babel, franchement c’est un truc incroyable. Wikipédia aussi. Tout ça ce sont des trucs qui me filent de vrais vertiges, dans le sens où je me rends compte que ça va bien plus loin que ce que je pensais. Quand je regarde du Giger j’ai le vertige sans problème. Et puis j’ai très peur de plein de chose dans la vie : j’ai le vertige, j’ai peur de l’avion… Je suis spécialiste dans les peurs virtuelles, j’ai bien développé ça, parce que justement dans la vie je m’autorise peu de vrais risques. Je voyage beaucoup en intérieur, on va dire.

 

Un autre état comparable au syndrome de Stendhal est le « sentiment océanique », la volonté de faire partie d’un tout plus grand et d’être en unité avec l’univers. Est-ce que ce n’est pas ce que tu essayes de faire avec ta chaîne ? Montrer tout ce qui unit les œuvres entre elles qui ne forment qu’un seul grand tout ?

ALT : C’est intéressant ce que tu dis parce qu’il y a quelque chose de cet ordre là. Quand une œuvre est riche, elle comprend un bout d’univers en elle-même. Je trouve ça toujours génial de se dire que ce petit truc qui tient en 10 volumes peut contenir l’infini. D’où le nom de la chaîne d’ailleurs. Pour être un peu plus précis il y a un truc qui me fascine — et il faudrait que je fasse une vidéo là dessus — c’est d’analyser qu’est ce qui fait que Miura a un bouquin de Giger chez lui. Et Giger qu’est-ce qu’il lisait ? Ah tiens il lisais Bosch. Et Bosch alors ? Et ainsi de suite… Il y a comme un fil sanglant dans la création de ténèbres où il y a des mecs qui ont puisé dans le même réservoir, et c’est un peu ce réservoir là qui m’intéresse. Le Fossoyeur de Films a dit un truc de ouf dans sa dernière vidéo sur Prince des Ténèbres, quand il parle des images qui vont taper derrière l’imagination, dans un truc un peu enfoui. Ça c’est quelque chose qui m’intéresse, et qui est relié à des choses très universelles, communes à tout, qui était là avant nous, qui sera là après. Ce qui est intéressant c’est d’aller vers des choses profondes à partir d’une œuvre sur laquelle on pourrait juste dire « c’est une BD ». Mais non, si tu rentres dedans ça peut être bien plus qu’une BD.


 

Donc oui, clairement il y a une volonté d’embrasser quelque chose, de donner le vertige, mais plutôt un vertige positif aux gens quand ils regardent mes vidéos. Et j’en profite pour dire qu’il y a un truc qui me touche énormément. Ça peut paraitre prétentieux, mais je pense que j’en suis à 300 messages, sur toutes mes vidéos, de gens qui me disent « grâce à tes vidéos, je me suis remis à créer ». Et c’est génial parce que c’est vraiment le but dans le sens où moi je veux envoyer aux gens une espèce d’énergie. Je pense que d’être aspergé d’images comme ça, aussi magnifiques, ça peut débloquer quelque chose chez les gens. Et j’ai plein de messages où on m’envoie des nouvelles, des dessins en écoutant mes musiques… C’est un peu con à dire mais je me vois comme un créatif, un artiste, sauf que là je parle d’autres artistes donc c’est un peu différent, mais la forme avec laquelle je le fais, pour moi, c’est quand même de la création.

“Je suis sincère quand je dis que quelque chose est extraordinaire.”


 

Est-ce que toi même tu échafaudes un univers étendu avec tes vidéos ? On peut voir qu’elle se répondent en quelques sortes : Escher apparait dans pas mal de vidéos, tu fais référence à Hellraiser dans Blame et Berserk

ALT : Complètement. C’est marrant que tu parles de ça parce qu’au début j’avais le sentiment qu’il y avait des trucs liés entre ces gens-là. Mais c’est en faisant les vidéos que je découvre, qu’il y a fil sanglant qui unit tous ces gens-là. Et il apparait au fur et à mesure que je fais mes recherches. Quand sur Blame je me rends compte que le mec connait Giger je me demande qu’est ce qu’ils cherchaient ces gens là, qu’est ce qui fait qu’en commun ils ont tous été attirés par ce genre de vision. Il y a une mystique un peu là dedans, mais je l’ai pas prévu dès le départ et elle m’apparait comme ça et j’ai bien l’intention de l’accompagner, de creuser un peu là dedans, jusqu’à ce qu’un jour je fasse une vidéo qui parle de ça. Il y a clairement quelque chose qui va plus loin que la simple reconnaissance entre artistes. Et dans la série que je développe, je voudrais qu’il y ait un univers étendu. Avec Prisme — là je vais en faire un troisième — il y a vraiment l’idée d’écrire l’histoire avec des choses qui se répondent, qui vont faire des clins d’œil à ce qui existe déjà. J’adore cet esprit là.

Tu parles beaucoup de ton goût pour l’étrange, l’horreur, le surréaliste… Qu’est ce qui te plait dans ces esthétiques ?

ALT : Je sais pas… Là c’est carrément psychanalytique. Tout ce que je sais c’est que j’adore quand mon œil est intrigué. J’ai peut-être une espèce de rejet de la normalité. Je suis quelqu’un de très calme et gentil, tout ça, mais je pense que ouais je me suis ennuyé énormément très jeune. J’avais pas des masses de potes, j’ai eu une scolarité avec des gens qui étaient pas super cool. À part quelques potes, j’ai pas trouvé la félicité en ce monde comme ça. J’ai donc très vite chercher un peu de fascination quelque part. Le fait d’aller en Art m’a confirmé que c’était ça que je voulais faire de ma vie. Je suis sincère quand je dis que quelque chose est extraordinaire.

Quel œuvre a traumatisé et marqué ton enfance ?

ALT : Alors il y a eu les Crados, dans la cour de récré. Ça m’a vraiment traumatisé et en plus je voulais les collectionner. À la télé c’était Téléchat, j’ai vu ça gamin, sans surveillance. Ça m’a un peu retourné. Et le premier film tout seul au cinéma, pendant que mes parents aller voir Hiver 54, l’adaptation de la vie de l’abbé Pierre avec Lambert Wilson, je suis allé voir le film avec le fantôme rigolo, et c’était GhostBusters II. Je l’ai vu tout seul, je devais avoir 11-12 ans… Bref et là j’ai vu le tableau de Vigo et ça m’a traumatisé. Mon premier vrai traumatisme.

Avec quelle œuvre vas-tu traumatiser et marquer ton enfant ?

ALT : (Rire) Excellente question. Je vais y aller tout doucement d’abord. Mais il fera ce qu’il veut, c’est la première règle, et ensuite je vais lui montrer des trucs. Mais s’il aime pas je me braquerais pas parce que la plupart des choses qui te traumatisent tu les découvres souvent tout seul. c’est pas tes parents qui te les montrent, sinon c’est un peu chelou. Des fois ça te marque sans le vouloir : je sais que mes parents m’avaient collé devant Dark Crystal, quand j’étais gamin parce que Télérama avait mis trois T devant le film, on savait pas de quoi ça parlait et moi ça m’a traumatisé, clairement. D’autant que c’était mes parents qui m’avaient foutu devant. Donc je sais pas, j’essaierai de lui montrer de bons dessins animés, des trucs cools… Du Musclor quoi ! On va être gentil au tout début puis dès qu’il aura un peu d’âge on lui montrera des trucs un peu dark, des trucs plus cool, et il choisira ce qu’il aime. Et après s’il aime ça je serai évidemment une source intarissable pour nourrir la bête ! (rire)


« Quelqu’un m’a dit un jour : « Il y a la personne, l’artiste et l’œuvre. On ne peut pas détacher la personne de l’artiste, on ne peut pas détacher l’artiste de l’œuvre, mais on peut détacher la personne de l’œuvre. » »


 

Tu parles pas mal de Jérôme Bosch dans tes vidéos, est-ce que tu tiens de ses peintures dantesque ton goût pour la recherche du détail ?

ALT : Alors pour le détail oui, complètement. Mais je dirais même au-delà de ça, c’est un peu le premier. Je pense que Bosch est à la source de tout. Et effectivement quand tu rentres dans le détail, tu rentres dans l’esprit d’un mec un peu fou, complètement mystique avec un talent incroyable, des visions jamais vues. Quand j’étais gamin, ma mère m’a emmené au musée du Prado, j’ai vu Bosch, et j’étais pas prêt à voir ça. J’ai vu que les trucs classiques ça pouvait être ça aussi. Bosch il ne m’a jamais quitté. Je ne sais pas grand chose sur sa vie, je connais juste ses œuvres, un peu par cœur, mais c’est un mec qui me fascine énormément. Il aura son Stendhal Syndrome c’est clair et net.

Dans ta FAQ, tu parles de ton goût pour l’œuvre de Lovecraft, mais que la personne te gêne (antisémite, raciste…). De plus en plus de gens pensent qu’il faudrait censurer son œuvre comme celle de beaucoup d’autres artistes : Louis-Ferdinand Céline, Bertrand Cantat etc… à cause de leur actes ou idées immoraux. Quel est ton avis sur la question ?

ALT : Alors c’est une grande putain de question que j’ai pas encore vraiment résolue. Je suis pas du tout pour censurer Lovecraft sur ses écrits, quitte à garder les deux-trois phrases un peu limites qu’il y a dans ses trucs. Après je crois qu’il a écrit des trucs beaucoup plus hardcore qui étaient vraiment très politique, en mode pamphlet. Ça pour le coup je suis pas trop d’accord pour que ce soit édité, c’est mon avis personnel mais je vois pas ce que ça apporterait à l’univers de savoir qu’un mec a déversé un torrent de chiure, on s’en branle. Ce qui est intéressant c’est ce qu’il a fait à côté : ça c’est sa vraie œuvre, ça c’est son vrai legs. Je pense que c’est toujours intéressant de préfacer un bouquin, de dire que certaine phrase pourront choquer et ainsi décrypter le contexte de l’époque. Expliquer sa vie aussi, par exemple qu’il a épousé une femme juive, ça permet des questions plus complexes. De toute façon son œuvre est tellement incroyable qu’il est impossible à censurer, parce que contrairement peut-être à Céline qui est reconnu en France, Lovecraft va bien au-delà de ça. C’est un truc qui a touché le monde entier, infusé dans tout l’univers horrifique contemporain… Il est libre de droit ! Et surtout c’est quelqu’un qui a initié quelque chose de complètement incroyable et du coup ce serait quelque part priver l’humanité de ça.

Ensuite c’est chacun son truc. Je sais que moi je peux pas voir Dieudonné en peinture parce qu’il m’exècre depuis son virage, après je vais pas vouloir le censurer forcément. Il y a des artistes pour lesquelles je vais être intransigeant, mais Lovecraft il m’a tellement apporté… Malgré ses putains de défauts il y a aussi quelque chose qui a changé le monde et d’une façon qui me touche. C’est très complexe, c’est pour ça que j’ai dit que j’avais du mal avec la personne. Mais quelqu’un m’a dit un truc un jour : « Il y a la personne, l’artiste et l’œuvre. On ne peut pas détacher la personne de l’artiste, on ne peut pas détacher l’artiste de l’œuvre, mais on peut détacher la personne de l’œuvre. »

On a mis du temps à le critiquer Lovecraft et c’est bien de faire une relecture aujourd’hui, mais ça doit pas pour autant remettre en cause ce qu’il a apporté et son talent. Le monde est complexe, et clairement si je pouvais lui parler je lui dirais « mais mec pourquoi t’es comme ça ?! ». Mais bon, il est mort, c’est comme ça. Des fois justement j’ai du mal à me renseigner sur un artiste par peur de découvrir que c’est un connard. Et des fois en faisant ce travail tu tombes sur un mec génial, même s’il est complexe et qu’il n’est pas parfait. C’est le cas pour Nihei, c’est le cas pour Barker, et c’est le cas pour plein d’autres.

Famine : Qu’est-ce que t’évoque l’Apocalypse en terme créatif ? Est-ce qu’on pourra espérer un épisode de Stendhal Syndrome ou une Sélection de l’impossible là dessus ?

ALT : Pourquoi pas ! Il y a surtout Analepse qui a fait une série de vidéo de dingue sur l’Apocalypse. Moi j’adorerais faire ça un jour peut-être. Mais ça m’intéresse surtout dans le côté « révélation », dans son vrai sens, plus que dans le côté fin du monde qui est un peu anxiogène et qui a déjà été pas mal fait. Ce qui me fascine c’est plus le côté changement que le côté on va tous crever. (rires)


 

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L’Interview Apocalypse

Après cette conversation passionnante, ALT 236 s’est prêté au jeu de la bientôt célèbre interview Apocalypse.

Un dernier livre avant l’Apocalypse ?

La Maison des feuilles. J’ai commencé à le lire il y a quelques années mais il m’a trop terrifié du coup j’ai du arrêter. S’il devait y avoir un Mythologics sur un livre ce serait celui-là.

Un dernier disque avant la fin du monde ?

La B.O. de Everybody’s Gone to the Rapture.

Un dernier jeu avant la fin du monde ?

Ça serait Agony, qui va bientôt sortir, et j’espère qu’il va être bien. Sinon Bloodborne bien sur… ou Zelda ! Comme ça ça me fera 150H de sursis avant de crever.

Un dernier repas avant la fin des temps ?

Ah… J’essaye d’être de plus en plus végétarien bordel, mais en souvenir du bon vieux temps ça serait des pasta carbonara, le plat qui m’a le plus accompagné toute ma vie. Mais les fausses, celles avec du gruyère.

L’Apocalypse, ça serait mieux en compagnie de qui ?

De ma femme, de mon fils, et de mes vieweurs ! (rires) Mes proches et un maximum de gens pour faire une grosse dernière teuf.

Pour toi l’Apocalypse ça ressemble à quoi ?

À des Spaceships Aliens au-dessus de la capitale. C’est ce que j’aimerais voir en tout cas.

Un dernier tweet ou statuts Facebook ?

« À Toute ! »

Un dernier conseil à tes fans pour affronter l’Apocalypse dignement ?

Prévoyez une bouteille d’eau.

Conquête, Guerre, Famine et Mort, tu serais lequel de ces Cavaliers de l’Apocalypse ?

Conquête, c’est le plus positif.

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