L’Autopsie – Warp Records

Warp Apocalypse

Chaque mois, une maison de disque passe sur la table d’opération pour être disséquée dans ses moindres recoins. L’Autopsie permet ainsi d’établir un diagnostic complet du label, en découvrant et en étudiant les artistes qui le composent. Seule différence avec une autopsie lambda, le sujet est bien vivant avant l’intervention. Espérons qu’il le soit après.

Warp Records est le premier à passer sur le billard. Il n’a pas peur de l’opération, et pour cause : il est l’un des acteurs majeurs de la scène électronique mondiale. L’Autopsie essayera donc de révéler comment un petit label indépendant a réussi à perdurer près de 30 ans en ne signant que des artistes dont personne ne voulait.


 

Représentation de Sheffield, par Derrick Greaves, 1953

 

Connaissez vous Sheffield, cette ville de 550.000 habitants située dans le nord de l’Angleterre ? Avec ses paysages gris dévastés par les usines de sidérurgie, ses friches industrielles à perte de vue et ses révoltes syndicales, la « steel city » est à peu de choses près l’équivalent outre-manche de Détroit ou Chicago. L’avenir de la jeunesse prolétaire anglaise étant tout aussi incertain que celui des noirs des centres urbains américains, Il fallait s’attendre à ce qu’ils aient des goûts musicaux en communs.

Alors que la ville a vu naitre des groupes comme Def Leppards, Saxon ou Pulp, l’ouverture à la concurrence mondiale entraine dans les années 80 un déclin de l’industrie locale. Chômage, délinquance et ville en dépression, en voilà un milieu qui correspond mieux à la froideur des synthétiseurs. Une nuée de groupes new wave font donc leur apparition : The Human League, Cabaret Voltaire, Heaven 17… Moins bruyante que la vague post-punk de Manchester, la new wave privilégie des influences électroniques, parfois même expérimentales. Au même moment, la jeunesse britannique se prend de passion pour la techno et l’acid-house américaine. C’est ce mélange des genres qui marquera l’esprit des deux fondateurs de Warp Records.

FON records (FON pour Fuck Off Nazis) était un disquaire situé dans un hangar désaffecté de Sheffield. C’est là-bas que Steve Beckett et Rob Mitchell écoulaient des maxis techno et house signés chez Trax ou Underground Resistance. À force d’être entourés de matière musicale, c’est tout naturellement que les 2 amis se mirent en tête de créer un label : Warp Records, l’abréviation de Warped Records, référence aux vinyles gondolés qu’ils vendaient. Même si au long de leurs carrières, ils n’ont eu de cesse de trouver des acronymes à Warp, le plus célèbre étant « We Are Reasonable People ».

Un troisième bout-en-train vient s’ajouter à la bande des « gens raisonnables », Robert Gordon, et c’est lui qui est en 1989 l’auteur de la première sortie du label. Sous le pseudo Forgemasters, “Track with no name” devient le Warp001. L’auteur et journaliste Richard King le décrit comme étant « une tentative d’évocation de l’énergie nocturne qui traverse une ville industrielle déclinante dont les friches laissées à l’abandon sont devenues des espaces de fête libre » dans son livre How Soon Is Now, The Madmen and Maverick Who Made Independent Music.


 

« A l’époque nous ne pensions pas vraiment que nous étions en train de créer un label » confie Steve Beckett dans ce même livre, « notre objectif était plus simple, sortir des 12″ et voir quels impacts ils pouvaient avoir sur un dancefloor, un peu comme les mecs de 808 State ou de Unique 3« .

Et pourtant petit à petit le label prend de l’ampleur, de manière pour le moins chaotique. Le trio Gordon/Mitchell/Beckett transforme la boutique FON Records en disquaire Warp, le tout financé par un système de fausse billetterie mis en place à l’Université de Sheffield. Toujours dans le ballécouillisme le plus total, ils rédigent et font signer le contrat de LFO directement au dos du livret d’une de leurs cassettes, alors même que le duo est en plein DJ-set.


 

Warp Records commence à se faire une réputation. Durant l’été 90, le morceau éponyme de LFO fait son apparition dans les charts britanniques, suivi en novembre par un autre artiste du Label, Tricky Disco, qui se hisse à la 14ème place du top 20. Mitchell et Becket, qui se sont entre temps séparés de Gordon, commencent donc à faire parler d’eux, mais n’en tirent pour l’instant aucun bénéfice.

Jusqu’ici, rien d’original. Des labels anglais qui produisent des maxis techno, il y en a des tas. Mais sous les conseils de David Miller de Mute Records (Depeche Mode, Nick Cave, Moby, etc.), ils font le pari de penser les carrières de leurs artistes sur le long terme. Alors qu’à l’époque, le format EP était roi dans la scène électronique, Warp Records choisi de prendre exemple sur le rock, et sort en juillet 1991 le premier long format d’un artiste techno en Grande-Bretagne, Frequencies de LFO. Mais ce changement de mode d’écoute n’est pas le seul coup de génie des 2 impresarios.

Très vite, ils se penchent sur un moment de la nuit boudé par beaucoup, qui ne passionne ni les fêtards avides de sons aux BPM compulsifs, ni les labels techno en quête de singles à passer en clubs : l’after. En 2007 lors d’une conférence pour la Red Bull Music Academy, Beckett s’explique sur le sujet :

« ce qui m’intéressait vraiment, c’était ce moment entre quatre et cinq heures du matin, quand nous revenions du club et que les gens jouaient leurs morceaux qui n’étaient pas destinés aux dancefloors »


 

Ce parfait mélange entre musique électronique et expérimentation individualiste, correspondant à merveille à l’ambiance si particulière des heures creuses de la nuit, fera naître ce que les journalistes appelleront plus tard l’IDM (pour Intelligent Dance Music), terme, pour certains, assez péjoratif par rapport aux autres genres de musique. En juillet 1992, Warp nomme le genre « Electronic Listening Music » en sous-titre d’Artificial Intelligence, la compilation fondatrice de l’identité sonore du label.

Novatrice par bien des aspects, le premier volume d’Artificial Intelligence marque l’entrée de Warp Records dans l’imaginaire collectif. Que ce soit par la pochette (un robot se prélassant à l’écoute d’un vinyle, des exemplaires de Pink Floyd et Kraftwerk jonchant le sol) ou par son casting visionnaire (Autechre, Speedy J, Up qui deviendra le grand Richie Hawtin ou encore The Dice Man aka Aphex Twin), la compilation devient le mètre étalon du label.


 

Depuis les années 90, Warp est le symbole de l’intellectualisation d’un genre jusqu’ici assimilé à des gobeurs de pilules de grands hangars désaffectés. Toute une poignée de musiciens influencés aussi bien par Jeff Mills que par Stockhausen ouvrent de nouvelles brèches dans le possible de la musique électronique. Et au fur et à mesure des années, le label s’est vu élargir ses influences : notamment du côté de la Pop avec Bibio, !!! ou Lonelady, et du hip-hop avec Flying Lotus ou Nightmares on Wax.

Mitchell et Beckett on une confiance aveugle dans les musiciens qu’ils signent, en les repérant au coup de coeur et en leur laissant une liberté absolue dans leur art. Aujourd’hui, certains noms sont indissociables du label. Sans Warp Records, qui aurait signer des artistes aussi complexe qu’Autechre ou Squarepusher ? Qui aurait fait confiance à des personnes aussi bizarre que Gonjasufi ou Aphex Twin ? Personne, si ce n’est 2 gars de Sheffield en quête de nouveauté et accro à la prise de risques.

Quelque part, Warp Records a toujours été à l’avant-garde de la fête. Boudant les milieux mainstream mais flirtant avec ses dancefloors, adulant la musique électronique expérimentale mais reprochant son manque de groove : Warp Records, c’est le cabinet des curiosités sur une piste de danse. Parfois trop complexe pour les amateurs de techno, et souvent trop « lisse » pour ceux qui ne jure que par la musique expérimentale; Warp Records c’est cet élève de 5ème un peu bizarre qui n’arrive pas à s’intégrer car il ne se reconnait dans aucun des groupes du collège, qui finalement se rend compte au lycée qu’il se fout complètement d’appartenir à un groupe. Warp Records c’est ce gars qui commence à apprécier les soirées à partir de 4h du matin, là où il existe un créneau pour la créativité et l’imagination.


 

L’Autopsie s’est correctement déroulée, aucun problème à signaler durant l’auscultation, mais il reste encore quelques zones d’ombres à éclaircir. Avant de refermer les plaies, voyons ensemble ce que contient le patient : penchons nous ainsi sur quelques artistes du label.

 

Aphex twin

Richard D. James possède près d’une vingtaine de pseudonymes : Aphex Twin, Polygon Window, AFX, Caustic Window, Power Pill, The Dice Man ou plus récemment user48736353001, sachant que quelques un de ses alias n’ont pas encore été découverts. Ce dédoublement de personnalité est assez révélateur de son travail, à la fois mystique, complexe et surprenant. Chef de file du mouvement IDM, ce serait sacrilège de le définir uniquement par ce prisme. En se plongeant dans la discographie fleuve du musicien irlandais, on se rend vite compte qu’il est très difficile à cerner. Influencé tout aussi bien par la musique classique qu’expérimentale, par la techno, l’ambiant ou le jazz, Richard D. James est un artiste qui ne s’arrête pas de vouloir nous surprendre.

L’album : Drukqs


hey

boards of canada

Hormis le fait que Michael Sandison et Marcus Eoin soit tout deux Écossais, jamais un nom de groupe n’a aussi bien porté son nom. Imaginez vous sur les côtes canadiennes, scrutant l’horizon à travers une couche épaisse de brouillard, il fait froid et l’atmosphère se fait pesante, mais les crépitements du feu de camp réchauffent vos oreilles. C’est à peu de chose près ce à quoi ressemble un album du duo. Un Downtempo atmosphérique, parfois inquiétant mais souvent onirique, avec un énorme sentiment de nostalgie qui s’y découle. Rajoutez à cela d’importante influences psychédéliques, et vous obtiendrez Boards of Canada, une sorte de Massive Attack sous opium.

L’album : Music Has The Right To Children


HO

Danny Brown

C’est probablement l’artiste le plus fou et le plus charismatique de cette sélection. Avec sa voix stridente et son flow déstructuré, Danny Brown du haut de ses 4 albums peut se targuer d’avoir été décrit par MTV comme l’« un des rappeurs les plus uniques de ces dernières années ». Offrant une alternative électronique au rap, il aborde des thèmes comme la solitude, l’anxiété ou la dépression, le tout avec une énergie punk non négligeable.

L’album : Atrocity Exhibition


Let’s

gonjasufi

Sorte de gourou errant dans le désert américain, l’artiste fait office d’O.V.N.I. dans le label. Dans le paysage musical en général d’ailleurs. Amateur de ganja et se définissant comme soufi, Gonjasufi (Sumach Ecks de son vrai nom) mélange soul, folk, rock et abstract hip-hop dans ses productions planantes. Même si son univers reste assez difficile d’accès, les mélodies en demi-teinte qu’il délivre visent juste à tous les coups.

L’album : A Sufi And A Killer


GO

Squarepusher

C’est sans aucun doute le grand oublié de Warp Records. Alliant la puissance de la Drum’n’Bass à la liberté créative du free Jazz, Thomas Jenkinson est la preuve vivante que l’expérimentation est nécessaire à la création de morceaux novateurs. Ami de longue date de Richard D. James, lui aussi n’a jamais cessé d’explorer les possibilités infinies qu’offrent ses instruments en parcourant beaucoup de genres musicaux. Flirtant parfois avec le Hip-Hop, le breakbeat ou la techno hardcore, Squarepusher est un touche à tout, privilégiant tout de même les ambiances sombres et oppressantes, à la fois robotique et dystopique.

L’album : Do You Know Squarepusher ?


By les Ramones

L’Autopsie touche à sa fin, vous pouvez retrouver notre sélection des morceaux emblématiques du label dans cette playlist effectuée avec une précision chirurgicale.