Bruno Faidutti – Le Maître du Jeu

Vous autres humains avez toujours consacré une large part de votre temps au loisir et au jeu. Depuis le go, le jeu de société est passé par tous les états, des échecs aux dominos en passant par la belote. Et aujourd’hui à quoi joue-t-on ? Bruno Faidutti le sait, lui qui invente et crée des jeux depuis plus de trente ans. A l’occasion de la sortie de son nouveau jeu Dragons, Apocalypse est allé à sa rencontre, pour en savoir un peu plus sur le monde fascinant du jeu.


Skidiki pap pap

Vous êtes concepteur de jeux : concrètement, ça veut dire quoi ?

Cela veut dire que je suis l’actualité du jeu, que j’essaie de penser à des idées de thème ou de mécaniques de jeu quand j’ai l’esprit libre, et que je bricole chez moi des prototypes de jeux, avec du bristol et une vieille imprimante (A3, quand même) avant d’y faire jouer mes amis, de les bricoler à nouveau, etc….
Ceci dit, je consacre moins de temps à jouer – un peu moins d’une soirée par semaine – que pas mal de joueurs.

Comment êtes-vous devenu créateur de jeux ?

C’était il y a très longtemps, au début des années quatre-vingt. J’ai un peu oublié les détails et mélange sans doute un peu tout. C’était les débuts tout à la fois du jeu de rôles et du jeu de société américain moderne, avec TSR et Avalon Hill. J’étudiais à Montpellier, et j’ai eu la chance de croiser quelques- unes des premières personnes à tenter d’importer ces trucs en France. C’est comme cela qu’est né Baston, conçu avec Pierre Cléquin, le premier des mes jeux, publié en 1984. Par la suite, avec des hauts et des bas, je me suis toujours plus ou moins intéressé à la création ludique.

Comment vous viennent les idées de concept ? Pensez-vous d’abord aux règles, ou à l’univers dans lequel vous allez développer votre jeu ?

Je suis longtemps parti du thème, mais c’est de moins en moins le cas. À force de côtoyer les jeux, les joueurs, les auteurs, les éditeurs, je me suis peu à peu fait une « culture ludique », un bouillon qui sert de base informelle à mes créations. Aujourd’hui, une idée de jeu me vient souvent d’autres jeux, que j’ai envie de mélanger, de pervertir, ou dont je ne veux garder qu’une partie du thème ou des mécanismes. Tout comme un écrivain réécrit toujours un peu les livres qu’il a lu, un musicien les musiques qu’il a entendues, un auteur de jeu retravaille toujours plus ou moins, consciemment ou non, les jeux auxquels il a joué.

Vous avez collaboré avec beaucoup d’autres concepteurs. Comment se passe la création à plusieurs, par rapport à un travail strictement individuel ?

Il y autant de cas particuliers que de couples de créateurs. Le plus souvent, au moins pour moi, il s’agit plus de renvois que de véritable travail en commun. Certes, on fait quelques sessions de brainstorming à deux sur les salons, mais ensuite c’est souvent l’un qui fait avancer le jeu jusqu’à ce qu’il bloque, puis l’autre qui prend le relais, et ainsi de suite. Il arrive aussi souvent que je sois contacté par un auteur qui a débuté un jeu et se retrouve un peu coincé, et qui cherche des idées neuves pour rebondir.

Quel est votre jeu préféré parmi tous ceux que vous avez créés ?

C’est souvent un des derniers sur lesquels j’ai travaillé. En ce moment c’est Dragons, un jeu de prise de risque psychologique que je trouve très rigolo, qui sort ces jours-ci chez Matagot.

Être historien m’a sans doute aidé à vaguement comprendre le réel, jouer et créer des jeux m’aident à supporter de n’y être jamais vraiment parvenu.


Les titres en italiques, please.

Vous travaillez dans le milieu du jeu de plateau, mais est-ce que le jeu de rôle a aussi une place dans votre travail et/ou vos loisirs ?

J’ai pas mal fait de jeu de rôles au début des années quatre-vingt, mais j’ai vite laissé tomber – la date est facile à retrouver, c’était la sortie de Maléfices. J’ai ensuite fait beaucoup de GN (jeux de rôle Grandeur Nature), j’en ai même organisé quelques uns dans les années quatre-vingt-dix. Je joue encore lorsque l’occasion se présente dans des murders ou des petits GNs pas trop ambitieux, mais je suis un peu réticent face aux nouvelles tendances du GN, le style nordique et toutes ces sortes de choses.

Outre vos activités de game designer, vous êtes aussi docteur en histoire. Quelle est l’influence de cette autre passion lors de la création de vos jeux ?

Aucune, je pense. La démarche de l’auteur de jeu me semble aller à l’opposé de celle de l’historien. L’historien part d’une réalité que nous connaissons mal et dont nous avons une image simplifiée, et cherche à approfondir, à comprendre, à aller plus loin, à démystifier et démythifier. Il dégage des règles, des méthodes, mais il sait qu’elles ne sont que simplifications d’une réalité autrement plus tordue et complexe.

L’auteur de jeu ne s’intéresse pas à la réalité, mais cherche à créer des virtualités intellectuellement reposantes et rassurantes, des univers aux règles simples et finies, que l’on ne peut pas creuser parce qu’il n’y a rien sous la surface. Être historien m’a sans doute aidé à vaguement comprendre le réel, jouer et créer des jeux m’aident à supporter de n’y être jamais vraiment parvenu.

Y’a-t-il d’autres sources : cinéma, littérature… qui vous inspirent ou vous ont inspiré pour votre travail ?

La littérature sans doute, mais comme l’histoire je l’exploite surtout sous la forme du clin d’œil, du cliché. Elle apporte des thèmes, des références, des personnages, plus que des univers. Je ne pense pas qu’un jeu de société puisse jamais avoir la profondeur d’un roman, ni même d’un film. Un jeu de rôle peut-être, et encore.

Les grandes manifestations ludiques (les FIJ de Cannes, le SPIEL à Essen) sont très méconnues du grand public, et le jeu de plateau lui-même se résume pour la majorité des gens au Monopoly et au Cluedo. Pensez-vous que le jeu de plateau puisse se démocratiser à l’avenir, ou restera-t-il un loisir de niche ?

Le Monopoly, certes – mais le Cluedo, c’est très bien. Il a d’ailleurs été l’une des principales inspirations de mon Mystère à l’Abbaye. Sinon, je pense que le jeu de société est en train de se démocratiser, mais de manière assez invisible. Certes, on ne parle pas de nous comme on parle des romanciers ou musiciens, mais des jeux comme Les Loups Garous, Codenames, Jungle Speed, Catan ou Les Aventuriers du rail se vendent par centaines de milliers chaque année. Si j’avais publié un roman qui s’était vendu aussi bien que Citadelles ou même Mascarade, j’aurais fait une dizaine d’émissions télés…

Aujourd’hui, le jeu de société n’est plus vraiment un loisir de niche. Il est possible qu’il le redevienne, si son développement actuel s’avère n’être qu’une mode passagère. Je n’en suis pas certain.

Pensez-vous que la France soit un pays où le milieu du jeu est bien développé, par rapport aux USA ou à l’Allemagne par exemple ?

Clairement, oui. Aujourd’hui, le principal éditeur de jeux de société moderne, Asmodée, est français, tout comme plusieurs des auteurs les plus reconnus – Antoine Bauza, Bruno Cathala et quelques autres. Ceci dit, le jeu de société est un domaine assez neuf et où langue et nationalité ont des rôles mineurs. Le milieu du jeu est très international, et je collabore sur des projets de jeu avec des auteurs américains, allemands, mais aussi brésiliens ou japonais.

Distinguer les marchés, les traditions, les styles selon les nationalités n’est pas dénué de sens, mais c’est de moins en moins pertinent, et je m’en réjouis. Je me méfie des discours réactionnaires sur les identités culturelles et l’authenticité, et je voudrais que tout le monde s’approprie tout dans un grand bordel bruyant et coloré. Pourquoi ne pas commencer par le jeu.

Pour finir, quelques conseils à ceux qui partagent la passion du jeu et voudraient suivre la même voie que vous ?

J’ai écrit un papier là dessus sur mon blog il y a quelques mois (http://faidutti.com/blog/?p=8364). En gros, c’est un peu les mêmes conseils que l’on donne généralement aux aspirants écrivains. N’escomptez pas trop en faire votre gagne-pain, faites ce qui vous fait plaisir, et vous verrez bien.


Interview Apocalypse

Comme toujours, nous avons demandé à Bruno Faidutti ses conseils pour faire face à l’inéluctable fin du monde.


LE FOUTRE

Quel serait le dernier film que vous verriez avant la fin du monde ?

Andrei Roublev, de Tarkovski.

Quel serait le livre que vous emporteriez avec vous lors de l’Apocalypse ?

Quelque chose de Pynchon ou Wallace. Peut-être Against the Day, ou Infinite Jest.

Que choisir pour une dernière partie de jeu avant l’Apocalypse ?

Cosmic Encounter.

Quel repas du condamné choisiriez-vous avant la fin ?

Des sushis – de poulpe, sans doute.

Peut-on voir des signes précurseurs d’une Apocalypse dans le monde d’aujourd’hui ?

Le retour des religions. Plus il y a de cinglés qui croient à l’apocalypse, plus ils ont de chance de la provoquer.

En compagnie de qui l’Apocalypse serait-elle plus douce ?

Une bouteille de Llagavulin – il n’a même pas besoin d’être très vieux.

A quoi ça ressemblera, l’Apocalypse ?

Ce sera comme le concert de Leningrad auquel j’étais avant-hier – tout le monde parlera russe. Ce sera très chouette.


PUTAIN GUERRE APPREND à METTRE EN PAGE TES ARTICLES !

Un dernier conseil à vos fans pour vivre dignement l’Apocalypse ?

Prévoyez les ptites pilules qui vont bien.

Conquête, Guerre, Famine, Mort : Quel Cavalier de l’Apocalypse êtes-vous ?

Mort.