Samizdat : clandestinité pour la liberté

Peskov Apocalypse

Les hérauts de la liberté se battent pour elle en secret. Quand le poids de l’oppression et du totalitarisme est trop fort, hommes et femmes de tout âge, de toutes origines, sont appelés pour défendre leurs droits les plus fondamentaux et ce dans la clandestinité et au péril de leurs vies. Que vous ayez en tête Liberté de Paul Eluard ou les récents rebondissements en Turquie, vous voyez tous de quoi je veux parler. Aujourd’hui, nous allons aborder une des itérations de ces luttes intestines : on appelle samizdat, le réseau de littérature clandestine sous l’oppression soviétique.


Chapô beaucoup trop long

De mes trop frêles notions de russe, samizdat veut dire « auto-édition » ou « auto-publication ». Ce terme désigne toutes œuvres textuelles (parfois picturales) dissidentes ou censurées par le gouvernement soviétique qui passaient de main en main par un réseau secret.

glazkov apocalypse

Le système a toujours plus ou moins existé depuis l’avènement de Staline. Mais on fixe d’ordinaire la naissance du samizdat en tant que tel au cours des années 40, lorsque le poète Nikolai Ivanovitch Glazkov aurait fait figurer pour parodier le Gosizdat, l’édition d’État, la mention samsebjaizdat, « publiéparmoimême ». Prenez la première et les deux dernière syllabes et vous obtenez, ô heureuse coïncidence, samizdat.

Comme les presses et les moyens de reproductions étaient retenus et contrôlés par l’État, le samizdat est donc une pratique amateure par nature, exécutée avec les moyens du bord. Ces textes étaient produits en une infime quantité et la technique la plus répandue était d’utiliser du papier carbone qui permettait d’imprimer le message sur plusieurs feuilles à la fois avec une machine à écrire. Certains, dans le meilleur des cas, bénéficiaient d’une impression avec une photocopieuse ou avec de très rares presses clandestines. Ainsi, les samizdat étaient souvent du papier de mauvaise qualité et à la lisibilité approximative.

Après la création, un circuit s’occupait de distribuer les œuvres sous le manteau, de main en main. Les premiers concernés étaient les étudiants, les opposants politiques, ou bien juste les personnes cultivées en dehors de la machine soviétique. Les lecteurs étaient également acteurs, puisque après avoir lu l’ouvrage, on en faisait des copies si on était dans la possibilité de le faire, et on passait le ou les exemplaires à d’autres gens de confiance, et ainsi de suite. La chaîne de distribution du samizdat misait beaucoup sur la confiance que plaçait un acteur à un autre et c’est comme ça que ces écrits dissidents se sont développés.

La confiance et la discrétion étaient très importantes, car en cas de délation ou de confrontation avec les autorités, les peines encourues étaient nombreuses : menaces, interrogatoires peu reposants pour dénoncer ses camarades, exils, goulags… Ou même pire.

Boukovski Apocalypse

L’activiste Vladimir Konstantinovitch Boukovski définit le samizdat en ces termes : « Samizdat : je l’écris moi-même, je le révise moi-même, je le censure moi-même, je le publie moi-même, je le distribue moi-même et je suis emprisonné pour cela moi-même ». Il a lui même passé 12 ans dans les prisons soviétiques et dans les psikhouchkas, des hôpitaux psychiatriques où les traitements étaient forcés et lourds. Boukovski est notamment célèbre pour justement avoir fait passer dans le Bloc de l’Ouest un samizdat dénonçant les mauvais traitements dans les hôpitaux psychiatriques qui a scandalisé l’occident.

Sur le point de vue juridique, l’affaire qui a fait le plus de bruit est sans doute celle de Siniavski-Daniel en 1966. Ces deux auteurs sont accusés d’avoir fait passer en Occident des écrits anti-soviétique. Leur procès est expédié en peu de temps, avec une peine de sept ans pour Siniavski et de cinq ans pour Daniel dans des camps de travail. Mais l’affaire a fait un bruit monumental, en Occident comme au sein du Bloc de l’Est. Plusieurs personnalités s’en mêlent comme Aragon qui publie dans l’Humanité, le journal du Parti Communiste Français, une déclaration virulente contre la condamnation des deux auteurs. La multiplication des lettres et demandes de grâce ne trouve aucune réponse. D’autres personnalités comme Graham Green ou Marguerite Duras déclinent des invitations pour des événements en URSS.

Proces Apocalypse

Enfin, comme pour finir la boucle, les documents relatifs à l’affaire et plusieurs lettres de protestations, de soviétiques ou non, circulent en samizdat parmi les intéressés. Suite à cette affaire, on estime que le nombre de samizdat a été doublé. Pourtant, aucun de ces efforts n’a abouti à une remise en jugement des deux auteurs. Tous les deux publiaient sous un pseudonyme : du coté de Abram Terz (Siniavski), on lui reproche ses Récits fantastiques, très satiriques et Messieurs, la Cour pour sa critique du réalisme socialiste. Pour Nikolai Arzhak (Daniel), ce sont ses nouvelles Ici, Moscou traduite en France l’année de l’affaire qui va faire pâlir les dignitaires soviétiques.

Ce qui circulait dans un premier temps était des revues et divers magasines indépendants. En voici une, sobrement intitulé 37 :

Apocalypse 37

Il s’agit ici du 8eme numéro, comme indiqué en rouge. Édité en 1976 à Leningrad, les rédacteur ont signés de leurs noms en toutes lettres pour bien exposer au monde entier leurs balls en acier trempé (je vous renvoie juste un peu plus haut pour les risques encourus s’ils se font chopper). La revue est composée de plusieurs catégories : poésie, prose, art non officiel, un article de fond « Christianisme et humanisme » et même de la critique littéraire. On dirait presque Apocalypse, à l’exception près qu’on ne risque pas nos vie. Tout est artisanal, même la couverture sans signe distinctif et certains de ces volumes arrivaient jusqu’en Occident, là où de meilleures conditions d’impression et de distribution les attendent.

Ce passage en Occident est d’ailleurs le point de départ d’une autre pratique voisine du samizdat. Le tamizdat est le fait de faire passer dans le Bloc de l’Ouest des écrits licencieux pour les faire publier à l’étranger, et ensuite potentiellement les réintroduire sur le sol soviétique.

Comme vous vous en doutez, plusieurs œuvres d’auteurs russes aujourd’hui cultes ont d’abord été des samizdat, comme par exemple Docteur Jivago de Boris Leonidovitch Pasternak ou bien Le Pavillon des cancéreux écrit par Alexandre Issaïevitch Soljenitsyne. N’en déplaise à l’ami NIGHT NIGHT, mais Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Afanassievitch Boulgakov en faisait parti. On estime que la première édition publiée par le gouvernement soviétique etait amputé de pas moins de 12% du texte original, et ceci en omettant les passages « juste » modifiés. Pour avoir une édition complète de l’œuvre, il fallait se la procurer en samizdat.

L’autre cible de la censure est la poésie. C’est aussi sans aucun doute le genre le plus distribué en samizdat, à cause sans doute que l’on n’a pas besoin d’un volume entier et qu’un seul poème peut suffire. C’est le cas notamment du chef-d’œuvre de la poésie russe, Requiem de Anna Akhmatova :

« Pardonne-moi d’avoir vécu dans la tristesse,
Et de m’être si peu réjouie du soleil.
Pardonne-moi, pardonne-moi
D’avoir pris tant d’autres pour toi. »

Le recueil raconte l’expérience de la poétesse de la sombre période des Grandes Purges staliniennes durant la seconde moitié des années 30. Elle a en effet passé 17 mois devant les prisons de Leningrad en attente de la libération de son fils. Les poèmes, tristes et angoissés, montre toute la détresse de cette mère face à la machine stalinienne qui lui a pris d’abord son mari (Nikolaï Stepanovitch Goumilev, poète anti-bolchévique, fondateur du mouvement acméiste, exécuté en 1921) puis pris son fils (Lev Nikolaïevitch Goumilev, un des plus influent ethnologue et historien russe, mort en 1992).

La famille réunie.

Frites

La censure du gouvernement pouvait également s’appliquer à des écrits étrangers. Certaines censures étaient même parfois difficilement compréhensibles car le caractère anti-soviétique ne semble pas si évident. Une œuvre qui rassemble ces deux critères est Le Seigneur des Anneaux de J.R.R Tolkien. En effet, le roman ayant été censuré en URSS, les premières traductions russes circulaient d’abord en samizdat. Le motif évoqué est que le roman est une métaphore de la Seconde Guerre Mondiale, dénonçant le régime nazi et soviétique. L’interprétation est valable, mais de là à voir une atteinte aux valeurs soviétiques, cela est peut-être un peu exagéré. Néanmoins cette paranoïa peut se comprendre car les auteurs soviétiques utilisaient énormément les métaphores, les allégories, et autres interprétations et symboliques pour dénoncer l’hégémonie du Parti. Cela à d’ailleurs porté préjudice à plusieurs œuvres qui n’avaient aucune intention anti-soviétique, comme Le Seigneur des Anneaux, donc.

Le samizdat a également été un terreau fertile pour tous les auteurs de science-fiction de langue russe. Pour n’en citer qu’un seul : Ievgueni Ivanovitch Zamiatine et son roman précurseur Nous autres qui a inspiré les darons de la science-fiction occidental : Aldous Huxley avec Le Meilleur des mondes et George Orwell avec 1984. La critique soviétique est évidente : le roman est le journal d’un homme du futur, D-503, qui travaille pour l’État sur la construction d’un vaisseau spatial censé aller convertir les peuples extraterrestres au bonheur. Mais le héros se rend compte peu à peu que le caractère imprévisible du bonheur est ce qui en fait sa richesse, et commence à remettre en cause son endoctrinement. Ce livre culte de la science-fiction a donc d’abord circulé clandestinement avant d’être reconnu de tous.

Apocalyspe samizdat OrwellSamizdat polonais de La Ferme des Animaux de George Orwell

Bilibibi

Pour être reconnu de tous, il faudra attendre 1986, et le début de la glasnost initié par Mikhaïl Sergueïevitch Gorbatchev, dernier dirigeant de l’URSS avant son effondrement en 1991. La glasnost est une politique de liberté d’expression s’inscrivant dans le programme de déstalinisation de Gorbatchev. Dès sa promulgation, le droit à la manifestation et à la grève est appliqué, et les nations soumises à la « russification » réveillent leurs consciences nationalistes. S’en suit donc une liberté de la presse et d’opinion qui permet une réhabilitation des œuvres censurées et une plus grande tolérance vis à vis du samizdat. Cette pratique, comme nous l’avons entendu tout le long de cet article, s’éteint progressivement.

Mais il n’est pas mort ! En effet l’idée du « publié par moi même » connait une seconde jeunesse via Internet. Les conditions d’édition et la part dérisoire du prix du livre reversée à l’auteur, les a fait passer sur Internet, non pour une raison politique, mais pour une raison économique : publié sur Internet, n’occasionne aucun coup, aucun risque. Pour les russophones, nous ne pouvons que conseiller le site Lib.Ru qui par son aspect assez rustique semble rendre hommage jusqu’au bout à ce pan majeur de la littérature russe du XXéme siècle.

Aujourd’hui, Internet participe à la création d’une littérature clandestine mondiale. Que ce soit pour des raisons politiques (encore aujourd’hui, malheureusement) ou économiques, Internet est le nouveau réseau de littérature clandestine sous l’oppression de n’importe quelle puissance de notre monde. Слава интернету !

Apocalyspe Samizdat


 

Image miniature : Vitaliy Viktorovitch Peskov, dessin dissident sur la vie soviétique.