Les Archives de l’Apocalypse – Juin

Archives Juin Apocalypse

À chaque fin de mois, ses Archives. Et en ce mois de juin, la rédaction vous a préparé sa nouvelle sélection mensuelle des choses qu’il faudrait garder de l’humanité au cas où la fin du monde rime avec fin de la semaine. Au programme : gode-couteau, indiens furax, Street Fighter et Damon Albarn dans sa piscine.


Heaven and Earth
Kamasi Washington

« Le jazz des années 60 était tellement génial que les spécialistes ont décrété que l’on ne ferait jamais rien de mieux. Mais je peux vous assurer que le jazz bouge encore. La relève est là, les nouvelles expériences ne manquent pas et la musique qui se crée est vraiment en phase avec son époque » déclarait Kamasi Washington au journaliste de Tracks en 2016, peu de temps après la sortie de son premier album Epic. Cette « relève » du jazz (BadBadNotGood, Thundercat…) lui doit beaucoup, et pour cause, il participe depuis 3 ans au renouveau du genre. Allié fidèle de Flying Lotus et de Kendrick Lamar, le saxophoniste californien dynamite les codes du jazz en y insérant des éléments de soul, de pop ou de hip-hop. Le tout formant un jazz symphonique riche en mélodie laissant une place importante aux voix, un style puisant aussi bien son inspiration du coté de Sun Ra que dans le gospel. Son nouveau projet Heaven and Earth est un album fleuve de 2h30, 2h30 d’envolées stratosphériques, d’improvisations, d’arrangements millimétrés et de rythmiques chiadées. Sans jamais tomber dans la démonstration technique, ce nouvel album est aussi complexe qu’accessible : les longues plages sonores oniriques s’entremêlent avec de vrais moments de fougue, la poésie de certaines mélodies se chevauche avec le groove possédé de certains passages. À la fois ambitieux et engagé, cet album est d’une richesse sans limite qui marquera à coup sûr l’histoire du jazz, ce genre parfois mal compris, trop souvent affilié à un certain élitisme, mais auquel Kamasi Washington offre une porte d’entrée de choix.

Conquête


Le Cercle Sacré
Archie Fire Lame Deer

Quand on parle d’Oiseaux-Tonnerres, on pense folklore sioux et Yakari. Pas traditions innovantes et F-86 Sabre. Quand on parle d’amérindiens, on pense réserves miteuses et gloire passée. Pas humour dévastateur ou aventuriers intrépides. Archie Fire Lame Deer vient faire mentir les clichés dans cette autobiographie, et éclaire d’une nouvelle manière la culture indienne contemporaine. Archie est un homme-médecine, qui descend d’une longue lignée de pejutas wischasha, les « guides spirituels » du peuple sioux. Fils de l’auteur du célèbre De mémoire Indienne, Archie, après avoir accompli ses propres voyages, rejoint le chemin de son père, et se livre au même exercice en compagnie du même collaborateur, l’illustrateur et ethnologue Richard Erdoes. On suivra donc les chemins tortueux de la jeunesse d’Archie, de la guerre de Corée jusqu’aux plateaux d’Hollywood, où il sera le premier indien à jouer les cascadeurs, des ranchs du Grand Ouest à la chasse aux crotales. Mais au-delà des anecdotes et de l’existence exceptionnelle d’Archie, ce qui nous marque dans ce livre, c’est la constance et la simplicité avec laquelle il fait appel à sa culture ancestrale en toute circonstance. Loin de ramener les sioux à un peuple dépérissant et inculte, Archie transcende les idées reçues sur ses frères et ses coutumes, en adaptant la philosophie sioux au monde technologique et effréné des visages-pâles. Il nous prouve ainsi que la sagesse indienne n’est pas morte, loin de là, et que des cultures aussi profondes et aussi humbles ne peuvent être effacées. Plein d’humour et d’autodérision, de sagesse et de recul, Archie Fire Lame Deer est homme des plus passionnants à découvrir, et je ne saurai que trop vous recommander de le suivre dans ce voyage initiatique bienveillant auquel il nous invite.

« Nous y arrivâmes hors d’haleine, Ruban et moi. Je descendis si vite que j’emmenai la bride avec moi, puis je trébuchai sur un piquet de tente et m’étalai. Dans le tipi, il y avait un poêle à bois, et il était brûlant. Je m’y cognai la main, et grand-père entendit mon hurlement :  » -Qu’y a-t-il « ? appela-t-il. – « Je suis poursuivi par un fantôme ! » Mon Grand-Père m’expliqua que ce que je prenais pour un fantôme n’était que le claquement des sabots de Ruban sur la roche, mais je refusai de sortir du tipi.C’était la première fois que j’étais poursuivi par quelque chose qui allait aussi vite que mon cheval. » Extrait du Cercle Sacré

Guerre


Un couteau dans le coeur
Yann Gonzalez

C’était 1h40 de types qui se suçaient, et j’ai failli chialer. Bon, c’est un peu réducteur comme résumé, du coup je vais essayer d’expliquer un peu mieux. Bienvenu en 1979, à Paris. Anne, aka Vanessa Paradis, est une productrice de film porno gay. Elle entretient avec sa monteuse, Loïs, une relation qui vire à la rupture dès les premiers instants du film. Tout se passe bien, dans son business en tout cas, quand un de ses acteurs se fait assassiner par un mystérieux homme masqué. Entre les déboires cinématographiques et sentimentaux, Anne va commencer à faire sa propre enquête qui va l’amener à une profonde introspection. Je vous souhaite également bienvenu dans un film inclassable, un « train fantôme » ou chaque wagon est un genre. Du rire aux larmes, du fantastique à l’érotique, de la comédie romantique au thriller psychologique… On ne peut fixer ce film dans une case, et c’est tant mieux, car l’enfant né de cette orgie bouleverse habilement son rythme et surprends toujours le spectateur. La bande originale composé par M83 (exclu Apocalypse : le frère du réalisateur) colle parfaitement au film et accompagne avec finesse les errances de l’héroïne, dans les discothèques tard le soir et dans les films de boule. Ce qui se cache notamment derrière cette production un peu perchée, un peu trop « film d’auteur » pour certain, c’est une grande fresque sur l’amour et le désir : désir passionnel, désir masturbatoire, amour tendre, amour brutal. C’est également l’amour déclamé à tout un pan de l’histoire du cinéma, que ce soit érotique ou slasher. Une œuvre tout en paradoxe donc, et qui relève d’une subtilité génialissime pour tenir son numéro d’équilibriste jusqu’au bout de la corde raide, comme Giscard.

Famine


The Now Now
Gorillaz

Avec ses 11 pistes dont la moitié ont été diffusées par avance, et sa pochette cyan et rose, The Now Now est un véritable album-piscine. Il a tout du chlore. Voyons ensemble en quoi ce nouvel opus du projet de Damon Albarn et Jamie Hewlett s’apparente à ce petit carré d’eau fraîche. Premièrement, il est estival. La première track “Humility” est déjà enjaillée et fraîche comme de la limonade, et si cela n’apparaît pas à la première écoute, le ton du clip le confirme à nouveau. Une vibe qu’on retrouve par pointillés dans l’album, notamment au niveau des instrus à la limite du disco héritées du chaotique Humanz (Hollywood”). Deuxièmement, cet album s’apparente presque à des vacances pour Albarn et ses musiciens. On retrouve le chanteur dans ce qui s’apparente à sa zone de confort depuis The Fall : marmonner sur un ton triste avec un effet téléphone, ce qui ajoute un bonus charisme mais qui emmène aussi un malus Renan Luce (bien qu’il ait été trop kiki). Au niveau des instrumentales, elles sont sympathiques, même si les trouvailles s’apparentent franchement à un beat composé par un pote étudiant à moi un peu fêlé sur FL Studio à trois heures du matin (ceci dit il est vraiment très talentueux). Là où cette « flemme » blesse, c’est quand Hewlett promet une pochette avec 2-D ayant appris la guitare et ayant quitté le château de cartes qu’était la forme humaine tri-dimensionnelle de Humanz, ce qui nous a tous fait miroiter une promesse non-formulée d’un retour à des chansons similaires à “Feel Good Inc.”, plus guitare-basse-batterie, et teintées d’un peu plus de folk. Cependant, soyez prévenus: cette promesse nébuleuse n’est de toute façon pas tenue. Ceci n’empêche qu’il y a quand même des petites pépites, que sont “Humility”, “Hollywood”, “Sorcererz”, “Fire Flies”, “Kansas”. Ce qui me fait me rendre compte que mes préférées sont celles qui sont déjà sorties en avance, ce dont on peut déduire deux choses: d’une, peut-être que Gorillaz requiert, et a toujours requis, un temps d’adaptation, et c’est pourquoi les clips de Hewlett sont si importants; de deux, Gorillaz est avant tout le lieu de l’expérimentation, et peut-être aussi de la détente, et après tout, je suis tous les ans bien contente de retrouver la fraîcheur de ma piscine.

La Paukalypse