Undercover – La Femme de Bénédicte Martin

En 2014, l’ère du temps est à la tolérance et à la liberté des mœurs. Les gays peuvent enfin se marier en France, un noir dirige les Etats-Unis, bref, le progrès social est là. On pensait que le temps ou seule Brigitte Lahaie osait s’exhiber était loin derrière nous. Manque de bol, les grands ordinateurs innovants d’Apple censurent la couverture de Bénédicte Martin, nous renvoyant directement au Moyen-Age. Malentendu général ou politique éditoriale douteuse ? Retour sur cette couverture qui défraya la chronique il y a quelques années.


PD

Lorsque Bénédicte Martin écrit son roman La Femme en 2013, elle est loin d’imaginer la drôle d’aventure dans laquelle elle s’embarque. Son roman traite d’un féminisme contemporain libéré, tentant à la fois de se défaire des stéréotypes patriarcaux et du féminisme à poil dur, qui tendent à être les deux seules options possibles dans ce genre de débat. Elle traite donc de la prostitution, de la jupe ou de la galanterie. Rien de très polémique, juste une réflexion ciselée et subtile sur la condition de la femme contemporaine. Et rien d’érotique en tout cas.

Son éditeur, Equateurs Littérature, fait appel au graphiste Stéphane Rozencwajg pour réaliser la couverture du livre, qui fait donc ce choix graphique un peu surréaliste et assez astucieux : une sirène acérée, mi-femme mi-lame de couteau. Le livre parait donc en version électronique sur les plateformes adéquates. Mais un problème va se présenter : la sirène arbore fièrement ses attributs naturels, et ce dans le plus simple appareil. En gros, puisque nous on censure rien, on voit clairement ses tchoutches.

Et là c’est le drame. Apple retire immédiatement le livre de l’App Store, jugeant « inappropriée » la couverture, et prônant « une responsabilité à ne pas faire la promotion de la pornographie. » L’éditeur, fort marri de cette décision disproportionnée, va donc s’engager dans une bataille juridique mais aussi politique, faisant appel à la ministre de la Culture de l’époque, Aurélie Filippetti pour trancher le débat, ainsi qu’à la Commission Européenne.

Apple n’en est alors pas à son coup d’essai quant à la censure hâtive de tout ce qui ressemble de près ou de loin à du sexe graphique. Plusieurs affaires de ce type se sont déjà produites et se produisent encore pour des questions similaires, et des contenus similairement inappropriés qui n’en sont carrément pas. Ainsi, Apple est allé jusqu’à flouter la couverture d’un « T’choupi va au Pique-Nique » sur l’App Store à cause du mot aux sous-entendus lubriques. Même en admettant que la relation entre T’choupi et Laloue est quelque peu tendancieuse, cette censure reste un poil excessive.

Apple finira par lever son interdiction quant au roman de Bénédicte Martin au bout d’une semaine de tergiversations, en mettant en avant la responsabilité des ordinateurs dans cette affaire. On notera que Facebook brandit également les arguments des algorithmes et des mots-clés bannis pour justifier ses censures hâtives de nudité, ce qui tendrait à montrer que les machines américaines semblent avoir un balai coincé dans le CPU. La question de la nudité sur les sites et les réseaux sociaux n’est donc toujours pas réglée, loin s’en faut. En attendant, on vous invite à aller découvrir La Femme, aux éditions Équateurs Littérature, et pour ceux qui s’attendent à découvrir un contenu aussi affriolant qu’Apple semble y voir, vous allez hélas être déçus !