Le Grenier à VHS Vol.2 – Les Films Déviants

Le Grenier à VHS 2# Apocalypse

En ce brûlant mois de juillet, rien de tel qu’un bon film en sirotant une bière glacée. Partons à la recherche de quelques pépites cinématographiques oubliées dans le Grenier de l’Apocalypse. Tout au fond de cette pièce poussiéreuse (et déjà assez oppressante comme ça), se cache une série de malles tachées de sang, solidement verrouillées par de lourds cadenas. Risquons-nous à franchir les interdits, et ouvrons-en une au hasard : on y aperçoit des films cultes étranges, comme Cannibal Holocaust, A Serbian Film ou Funny Games, mais également une tonne de films méconnus ayant pas mal de thèmes sordides en commun.

Perversion, torture, occultisme, viol… La plupart des jaquettes présagent la qualité médiocre du contenu — simple orgie de sang et de violence sans volonté artistique — mais d’autres intriguent par leurs promesses d’expériences visuelles. Des oeuvres transgressives, choquantes, décadentes, libérées de toute morale et de tout code. Bien loin de Saw, Human Centipede ou du torture-porn en général, ici les images n’ont pas pour but de divertir. Pour ce deuxième volume du Grenier à VHS, on se plonge dans les méandres du cinéma déviant.


Subconscious cruelty (1999)
KARIM HUSSAIN

Dès son premier long-métrage, le cinéaste canadien Karim Hussein a su introduire son goût pour le subversif et la provocation. En effet, Subconscious Cruelty est un enchaînement de visions blasphématoires, gores ou moralement désaxées. Le film s’affranchit de toute narration linéaire puisqu’il est découpé en 4 segments, chacun ayant une histoire bien distincte. La première partie nous plonge dans les pensées perverses d’un jeune homme visiblement dérangé. Le garçon est véritablement torturé, au sens premier du terme : le réal nous invite à suivre visuellement ces scènes de torture intérieure, ce qui se traduit par des couleurs (beaucoup trop) criardes et des décors qui feraient bander Cronenberg. Sa sœur quant à elle multiplie les amants de passage. En voyant cela, c’est tout naturellement qu’il décide de violer sa sœur, par jalousie probablement. Elle tombe enceinte, et s’en suit la scène d’accouchement la plus traumatisante de l’histoire du cinéma. Le frère aide à l’extraction du bébé, mais le malandrin n’arrive pas à calmer ses pulsions et tranche la carotide de l’enfant à peine sorti du ventre de sa mère. Et comme c’était pas assez crade comme ça, il force sa soeur à boire le sang de sa défunte progéniture incestueuse. Karim Hussein allège ensuite son propos avec le 2ème segment, où l’on suit un groupe d’hippies à poil se promenant dans la nature. Plus lumineux et contemplatif que la première partie, l’influence d’un certain Jodorowsky se fait ressentir dans le surréalisme de la scène finale. La session  de gambadage dans le pré se termine par un acte copulatif avec la terre. Oui vous avez bien lu, une sorte de gangbang avec mère nature. S’en suit un 3ème acte sans grand intérêt qui se contente de nous montrer un homme d’affaire en train de se masturber sur des vidéos pornos jusqu’au délire. La dernière portion de ce film à sketchs est probablement la plus intéressante, et la plus sulfureuse. On suit un pseudo Jésus-Christ (il a de long cheveux, une couronne en épine et un pagne blanc, on suppute donc que c’est lui) en pleine orgie avec des succubes. La partie de jambe en l’air se termine par un festin anthropophage à la limite du soutenable. Un film, vous l’aurez compris, à ne pas mettre devant toutes les rétines.


SalÒ ou les 120 journées de Sodome (1975)
Pier Paolo Pasolini

Quelques mois avant la sortie de ce film en 1975, Pasolini se fait assassiner à coups de bâton puis écraser par sa propre voiture sur une plage d’Ostie, non loin de Rome, dans des circonstances obscures. Même aujourd’hui, on ne sait toujours pas qui est à l’origine de ce crime. À l’annonce de sa mort, Alberto Moravia — l’un des écrivains italiens les plus influents du XXème siècle — déclare ceci : « Sa fin a été à la fois similaire à son œuvre et très différente de lui. Similaire parce qu’il avait déjà décrit, dans ses œuvres, les manières crasseuses et atroces, et différente parce qu’il n’était pas l’un de ses personnages mais une figure centrale de notre culture, un poète qui avait marqué une époque, un réalisateur brillant, un essayiste inépuisable ». Libre adaptation des Cent Vingts Journées de Sodome du Marquis de Sade, le film en garde la structure : divisé en quatre tableaux qui prennent les noms des cercles infernaux, empruntés à l’oeuvre de Dante. Le premier tableau, « le Vestibule de l’enfer », sert à planter le décor. L’action se déroule en 1943 à Salò, ville fasciste pro-Mussolini dans le nord de l’Italie. Quatre riches notables (se faisant appeler « le Duc », « l’Évêque », « le Juge » et « le Président ») décident de capturer 9 jeunes femmes et 9 garçons dans les villages alentours. Entourés de prostitués et d’une milice armée, ils s’isolent dans un palais de la région. Tout est en place pour commencer leur jeu macabre. Dans le deuxième tableau, « le Cercle des Passions », les quatre patriarches s’adonnent au viol sur les adolescents. Le troisième tableau, « le Cercle de la Merde », est l’un des plus difficiles à regarder. Les otages doivent, soit se baigner dans leurs excréments, soit manger ceux du « Duc ». Le tableau final, « le Cercle du Sang », se déroule sous le signe de la torture (langue coupée, yeux énucléés, scalpations, marquages au fer rouge de tétons et de sexes…), le tout se finissant sur le meurtre de la totalité des adolescents. À la fois une critique du régime de Mussolini, du consumérisme et du capitalisme, Pasolini provoque et choque le spectateur, provoquant un des accueils critiques les plus tranchés de l’histoire du cinéma.


Visitor q (2001)
Takashi Miike

Takeshi Miike, sorte de stackhanoviste nippon (Plus de 70 films au compteur, dont 22 en 7 ans), est originellement connu pour ses adaptations de mangas ou ses films d’action proche du Blockbuster. La trilogie Dead or Alive ou les Crows Zero restent ancrés dans le patrimoine cinématographique d’une génération avide de films défouloires. Visitor Q quant à lui fait office d’O.V.N.I. dans sa filmographie. Allociné, toujours dans l’exactitude qu’on lui connait bien, parle de « comédie familiale déjantée ». Evidemment, il n’en est rien. Pour faire court, le film dépeint la vie d’une famille nipponne traumatisante. Le père, téléjournaliste foireux, couche avec tout un tas de lycéennes dont sa propre fille qui se prostitue occasionnellement (elle traite d’ailleurs son père d’éjaculateur précoce, ce dernier lui répondant avec un humour cher à J.M. Bigard : « Je donnerai le reste à ta mère »). La mère quant à elle se découvre une passion pour son lait maternel et se prostitue de temps en temps pour pouvoir s’acheter sa dose d’héroïne quotidienne. Entre deux piqures, elle se fait tabasser par son fils, petite crapule à la maison, mais qui ne manque pas de se faire asthmater la tronche par ses camarades de classe. En quête de succès professionnel, le père décide de réaliser un documentaire sur sa famille. Budget limité oblige, c’est évidement un prétexte pour utiliser un caméscope bas de gamme. Certes, ça renforce l’immersion dans le quotidien quelque peu étrange de la maisonnée, mais la qualité d’image dégueulasse donne l’impression de voir le film de vacances d’une famille de cas sociaux. Au milieu de tout ce joyeux bazar, un illustre inconnu — le fameux « visitor » — arrive pour remettre de l’ordre à sa manière. Détail non négligeable, il a un pantalon en cuir. S’en suit un enchaînement de scènes plus ou moins marquantes, souvent à base du quinté gagnant nécrophilie, drogue, scatologie, inceste et viol. Visitor Q à le mérite d’être pour le moins imprévisible. On vous conseille donc de vous pencher dessus, ne serait-ce que pour certaines scènes qui sont tellement grotesques qu’elles en deviennent amusantes.


J’irai comme un cheval Fou (1973)
Fernando Arrabal

Arrabal est sans nul doute une des figures les plus fascinantes de la contreculture. Surdoué, subversif et torturé, l’écrivain et cinéaste espagnol est passé par tous les stades de la création artistique, de la poésie au théâtre en passant par le roman. Lorsqu’il réalise ce second long-métrage, Arrabal a fui son pays natal, emprisonné en 1967 par le régime franquiste, dont il est un des plus farouches opposants culturels. Deux ans après son premier film Viva la Muerte, dans lequel Arrabal tire à boulets rouges sur l’Espagne totalitaire et conservatrice à l’aide d’images chocs, il revient donc au cinéma en 1973 avec J’irai comme un Cheval Fou. Ce film à la fois magnifique et complètement perché est probablement la quintessence de l’art d’Arrabal, qui réalise ici un film onirique et surréaliste aux accents brutaux de réalité. Le « Cheval Fou », c’est Aden qui a fuit la ville après le décès pour le moins suspect de sa mère. Il se perd dans le désert et rencontre Marvel, un berger aux pouvoirs étonnants, qui vit loin de tout et de toute civilisation. Aden fraternisera avec l’étrange ermite, insistant pour le ramener à la ville vers la paradis sur terre de la société moderne. Bien entendu, ça tourne mal. L’iconographie d’Arrabal est omniprésente dans ce film. Véritable fresque surréaliste, le réalisateur espagnol entrecoupe l’action d’images cryptiques au symbolisme dérangeant mais efficace. Car cette imagerie fantasque et crue du film porte un message politique fort de manière brutalement efficace, un rejet de l’Espagne franquiste et des sociétés passéistes en décrépitude morale mises en scène sous les yeux atterrés de Marvel. Le film porte aussi en lui tout un questionnement biblique et religieux, qui passe notamment à travers des séquences très sexualisées, et qui établit encore plus ce malaise d’Arrabal face aux codes moraux obsolètes de son temps. Le son et la musique du film contribuent également à mettre en valeur les contrastes du film, alternant entre les partitions de Bach, les chants Pygmées et les marches Nazis. Ce film ovni nous invite donc à un voyage initiatique qui cache une critique glaciale et tristement actuelle des sociétés normalisées occidentales qu’Arrabal redoute et fuit avec ce film que certains trouveront dérangeant, d’autres absolument pas regardable et d’autres, je l’espère, brillant à bien des égards.


Tetsuo, The Iron Man (1989)
Shinya Tsukamoto

Shinya Tsukamoto a 19 ans lorsqu’il réalise Tetsuo, the Iron Man. Il tourne depuis des années déjà avec la caméra Super8 de son père, et concrétise ce premier projet filmique en 1989, quasiment seul à la réalisation et à la production. Inutile de vous prévenir que vous vous embarquez donc dans un film très expérimental. Le film s’ouvre donc sur Yatsu, joué par le réalisateur, à la recherche de débris de métaux dans une décharge. Son objectif : se greffer des morceaux de métal dans le corps. Le fétichiste du métal, après sa chirurgie esthétique artisanale, erre dans les rues de Tokyo, et est soudainement renversé par une voiture. Mais avant de mourir, Yatsu délivrera sa terrible malédiction à l’infortuné conducteur, condamné à devenir un mutant de métal. Entre l’horreur et la science-fiction, Tetsuo impose une expérience cauchemardesque de la technologie à travers l’obsession métallique. Dans un esprit similaire à La Mouche de Cronenberg, le chauffard va muter petit à petit en une sorte de zombi métallique grotesque, poursuivi par une femme similairement mutilée. Extrêmement graphiques, les déformations humaines des personnages sont le point focal du film. L’homme se désagrège dans Tetsuo en une machine pervertie, qui questionne les peurs les plus enfouies des nouvelles générations technologiques. La musique lancinante, le rythme saccadé, le noir et blanc et la caméra affolée, tout dans ce film véhicule l’oppression, le malaise, et place les spectateurs face à des angoisses qu’ils espéraient ne jamais avoir à affronter. La dimension cyberpunk du film est marquante, tant l’iconographie de Tsukamoto rappelle les visions d’implants et d’altérations physiques que l’on retrouve dans les oeuvres de ce type, de Shadowrun à William Gibson. Film culte du genre expérimental, on vous conseille donc Tetsuo et ses allures de Bad Trip futuriste. Pas avant d’aller dormir par contre.