Sexophone, sensualité et saxophone

Les mecs m’ont appelé. Ils m’ont dit « Ok on a besoin d’un article pour aujourd’hui ». J’ai tout de suite pensé à l’idée du sexophone. Mot-valise de « sexe » et « saxophone », jusque-là tout va bien, le sexophone est ce moment magique où le saxophone devient sensuel, érotique. Bienvenue dans l’univers de ce que l’on appelle entre nous « Le Pénis de Dieu ».


Profitons-en pour rappeler rapidement l’histoire du saxophone. Après les bières, les frites () et une place en finale, les belges nous ont également offert le saxophone, créé par un certain Antoine-Joseph Sax, plus connu sous le nom d’Adolphe Sax. Malgré son apparence, l’instrument fait partie de la famille des bois car, bien que constitué de métal, le système de vibration et de production des notes (le bec et la anche) sont fait de bois. Très polyvalent, le saxophone se fait aussi bien instrument soliste que compagnon des autres instruments, qu’ils soient à corde, à vent ou percussif. Ça, c’est en 1846, date du dépôt du brevet par M. Sax, et depuis le saxo a fait pas mal de chemin.

Le saxophone est d’abord utilisé dans un certain nombre de compositions classiques, Wagner et Ravel s’en serviront dans leurs opéras, et des compositeurs tels que Xenakis, Berlioz, ou encore Gershwin, le plus jazzy des compositeurs classiques, en feront des éléments majeurs de certaines de leurs œuvres. Mais l’instrument est finalement assez peu utilisé, sans doute à cause de sa jeunesse qui ne lui a pas permis d’être dans les panthéons de la musique classique avec les compositions de Mozart ou Bach. Et comme on a pas si souvent que ça l’occasion d’entendre du saxophone dans une formation classique, voilà ce que nous propose l’ami Stravinsky :

Jusque-là, pas de quoi réchauffer l’atmosphère.

J’en ai marre de ma vie

Mais arrêtons de tourner autour du pot. Vous le savez, le vrai essor du saxophone vient avec le jazz. Instrument de tous les possibles, il se fait une solide place dans les groupes de ce genre déviant qu’est le jazz. Car oui, la popularité du saxophone va nuire à son emploi dans les orchestres symphoniques, se taillant une mauvaise réputation d’instrument dissonant et rebelle. Le compositeur Arthur Honegger, pour défendre le saxophone de l’anathème dont il est frappé, dit que le saxophone ne s’est popularisé par le jazz que par un « travestissement » et que les « hoquets obscènes » dont il est capable ne sont pas du tout représentatif de son emploi. Donc très rapidement, nous retrouvons cette notion luxurieuse, et c’est là que va commencer notre histoire de sexophone. En dehors de l’énergie débordante du style, certains solos deviennent longs, langoureux… Le genre de morceau qu’on écoute dans une cave enfumée, un verre de Dry Martini dans une main, et la diva de la soirée droit dans les yeux. Vous voyez le tableau ?


Muy sensual

En plus de cet aspect tendancieux, au début du siècle dernier, le jazz (au sens large du terme) était joué dans les bordels des États-Unis. Même s’il n’était pas saxophoniste, le musicien Jelly Roll Morton, un des plus grands pionniers du jazz, a fait ses armes en tant que pianiste dans les maisons closes des bayous de la Louisiane. Bref, ça ne redore pas le blason du saxophone dans les fronts bien-pensants de l’époque.

Bon et pour ce qui est du mot en lui même, inutile de faire durer le suspens plus longtemps, cette histoire de « sexophone », elle vient pas de nous. On aurait bien aimé, mais un autre poto l’a fait avant nous. Ce mot apparait pour la première fois dans le livre d’un certain Aldous Huxley — pas très connus — qui s’appelle Le Meilleur des Mondes. Alors aucune description n’est faite de l’appareil qui doit éveiller l’appétit sexuel de celui qui l’entend mais on se doute bien que le rapprochement avec le saxophone est tout trouvé, surtout en prenant en considération la ressemblance de prononciation en anglais de « sax » et « sex ». Et il n’y a pas eu que lui qui a eu cette association heureuse. Par exemple le mot est dans le Oxford Dictionnary : « Un instrument imaginaire ressemblant à un saxophone et produisant des sensations sexuelles ». Définit-il avant de citer le bon vieux Huxley. C’est pas exactement ce que l’on cherche donc. Mais nous avons également toutes les définitions par Urban Dictionnary. Dans un listing très exhaustif que peut offrir ce mot de tous les plaisirs, ce qui nous intéresse concerne l’Epic Sax Guy de Moldavie qui est en effet très suggestif dans sa gestuelle, le cri de votre partenaire quand il atteint l’orgasme, ou bien, et c’est ce qui va attirer notre attention : le saxophone des B.O de films porno.

Désolé, je n’ai pas pu m’en empêcher

Pouet, pouepouepouepouete

Je ne vais pas m’étendre plus en détail sur les B.O de films pornos car quelque chose me dit qu’un article complet sur le sujet paraîtra bientôt dans nos colonnes, mais il est vrai que le saxophone, c’est un peu l’instrument des boulards clichés avec des histoires de plombiers. Pourtant, le compositeur Frédéric Chiasson témoigne, dans son billet sur la sexualité des instruments, que d’après son expérience de disquaire (on le croit sur parole), l’instrument privilégié des films érotiques des années 70-80, ce n’est pas le saxo, c’est le synthé.

Alors quoi ? Ça vient d’où cette idée que le saxophone dégage une impression sensuelle ? Pourquoi dans la tête de tout le monde, saxophone rime avec passion charnelle ? Nous pouvons toujours esquisser quelques pistes : serait-ce la forme de l’instrument aux courbes généreuses ? La technique buccale impeccable de tout bon saxophoniste ? Ou bien le son de l’instrument, tellement proche de la voix humaine qu’il peut en imiter les plaintes les plus intimes ? Sans surprise, le saxophone est considéré par la grande majorité des gens comme l’instrument sexuel par excellence, continue de remarquer Frédéric Chiasson.

Après tout, quel musicien est plus fantasmé qu’un saxophoniste ? Là aussi, le cliché du « sexy sax guy » fait son chemin, et on ne se dit pas qu’un individu disgracieux peut jouer de cet instrument. Et pourtant le saxophone est particulièrement technique et complexe pour en jouer correctement, nécessitant plusieurs années d’apprentissage avant de sortir un son convaincant. C’est pas comme la guitare où en connaissant trois accords on se prend pour Jimmy Hendrix sur les plages de Cancun avec notre 76ème reprise de « Wonder Wall ». Pas sûr donc que tous les saxophonistes se soient lancés dans la voie la plus simple pour choper à max en soirée. Avec ses courbes et comment il est tenu, peut être que la forme évoquerait la façon dont un homme doit soutenir une demoiselle pour danser et l’embrasser.

Pâmoison.

Bavid Dowie

À l’inverse, des morceaux a priori sans dimension érotique ont pris dans la culture populaire des tournants sensuels par la simple présence d’un saxophone. Celui ouvrant « Careless Whisper » de George Michael est sans doute l’extrait le plus connoté érotiquement de l’histoire de la musique. C’est cliché, c’est sensuel… Pourtant les paroles de la chanson ne sont pas tellement évocatrices. On saisit assez facilement que la danse est une métaphore du sexe et que notre bon George éprouve quelques remords pour avoir tromper sa fiancée. Mais justement, la chanson est triste, presque élégiaque : « So I’m never gonna dance again the way I danced with you ». Ce qui relève l’érotisme du saxo est son envolée lors de la scène d’amour du clip entre les deux amants, et en dehors de ça, rien.


Boom

Qu’est ce qui fait que ça devient du sexophone dans ce cas ? Sans doute l’enchaînement des notes, rapides puis ralentissant progressivement avec des notes de plus en plus longues, montant et descendant dans les aigus avec langueur, opère dans la magie. Bien sur, le trio gagnant batterie-basse-synthé sublime la flamboyance de ce saxophone magique. Ce qui fait l’érotisme d’un tel morceau est sans doute propre à chacun d’entre nous, mais il ne faut pas négliger que c’est un ensemble : à séparer le saxophone du reste de l’ambiance, on risque surtout d’en perdre toute la magie

Et dans les films plus grand public, ce sexophone est également présent pour marquer la présence d’une femme, plus rarement d’un homme, particulièrement sexy, qui sera en général le crush du héros. Ce genre de petit jingle peut être assez marqué ou fondu dans la B.O. Il peut même parfois être l’élément principal sans aucune gêne, écoutez plutôt :

Enfin les meilleurs films de tous les temps dans Apocalypse.

Kether

Instrument sexuel ou pas, le saxophone n’a pas fini de nous faire rêver, ses envolées à la fois kitschs et fantasques révèlent, quand il est bien utilisé, du flair et du bon goût de celui qui s’en sert dans sa composition. Longue vie au saxophone pour faire l’amour, longue vie au sexophone.

Un spectacle son et lumière.