Jacques Baudou, chroniques nobles de la paralittérature

Des noms comme HG Wells, Conan Doyle ou Tolkien, tout le monde connait. Fondateurs d’une littérature de genre aujourd’hui très populaire, ces écrivains sont des pionniers de la culture contemporaine. Mais sans les éditeurs visionnaires, les lecteurs passionnés et les critiques avisés, vous n’auriez aujourd’hui à vous mettre sous la dent que les ébats sordides de Marguerite Duras et les cris d’orfraie grabataire de Houellebecq pour espérer trouver un semblant de Fantasy dans vos livres.

Si homme avisé il y a, c’est bien Jacques Baudou. Préfaceur de légende de la littérature policière et de SF, animateur radio, fondateur du festival Interpol’art de Reims, rédacteur des Que sais-je sur la Fantasy et la Science-Fiction, Jacques Baudou est sans nul doute un des hommes qui a le plus agi pour la diffusion de la littérature de genre en France, et sans son travail, sa passion, et sa plume, l’elfe Oriel, l’inspecteur Carella et bien d’autres seraient restés tristement bloqués de l’autre côté de l’Atlantique. Grâce à son sympathique éditeur au nom de goût Les Moutons Electriques, Apocalypse est allé à la rencontre de cet homme de l’ombre de la littérature.


 

Vous êtes aujourd’hui un des plus grands spécialistes de la littérature de genre, malgré vos études scientifiques. D’où vous vient cette passion, et comment s’est-elle concrétisée en une occupation ?

Depuis l’enfance, je suis un fervent lecteur (un peu moins maintenant). J’ai dévoré les Bibliothèques Vertes et les Signes de Piste. Et les Jules Verne, en particulier L’île Mystérieuse. Au lycée de Nîmes, où j’ai fait mes études secondaires, la bibliothèque m’a donné l’occasion de lire des romans qui ont eu une grande importance pour moi:

Le grand Meaulnes d’Alain Fournier, Les disparus de Saint Agil de Pierre Véry, L’ancre de miséricorde de Pierre Mac Orlan… J’y ai découvert H.G Wells, et le virus de la SF m’avait contaminé. Pour le polar, la lecture de Sherlock Holmes. Quand j’étais étudiant en SPCN et après en licence de sciences de la vie, j’ai continué à lire dans ces deux genres et du fantastique aussi grâce à Marabout. Ah ! Jean Ray, Claude Seignolle, Thomas Owen…

 

J’ai continué à lire dans ces genres durant ma vie professionnelle d’animateur dans une maison de la Culture. Cela m’a conduit à organiser un festival du film et du roman policier à Reims, et mon ami Paul Gayot m’a recruté pour faire partie de l’Ouvroir de littérature policière potentielle (OULIPOPO) pour le compte duquel j’ai édité une revue — Enigmatika qui a compté 40 numéros dans sa première série. Maurice-Bernard Endrèbe m’a demandé de faire partie du jury du Grand Prix de littérature policière, où j’ai siégé jusque vers l’année 2000. Pour la science-fiction, c’est mon ami Jean-Paul Morel qui dirigeait la page dédiée aux littératures de genre qui m’a recruté. Et quelques années après, je suis devenu le critique du Monde des Livres (S-F, Horreur, Fantasy) à un moment où ces genres bougeaient beaucoup.

Vous avez eu plusieurs casquettes, exercé de nombreuses professions gravitant autour de la littérature et de la culture au fil des années. Laquelle préférez-vous, ou avez-vous préféré ?

J’ai beaucoup aimé ma profession d’animateur culturel : je faisais la programmation cinéma de la Maison de la Culture où j’ai fait le gros de ma carrière. Et cela m’a permis de rencontrer de nombreux cinéastes et de voir des centaines de films. J’y ai créé un festival du roman et du film policiers où j’ai compté parmi les invités d’honneur : Léon Malet, Ed Mac Bain, Donald Westlake, Bill Pronzini, Lawrence Block, Robert Bloch…

J’ai lancé ensuite avec le réalisateur Maurice Frydland un festival de télévision qui a duré vingt ans, et avec l’INA, nous avons pu suivre les progrès des images de synthèse.

Mais je dois dire qu’être le chroniqueur de Monde m’a fait rencontrer de nombreuses pointures du genre : Dan Simmons, Peter Straub, Neil Gaiman, Ayerdahl et tous les auteurs français de cette génération et de la suivante, Connie Willis, Robin Hobb, etc…

Vous êtes spécialiste de la littérature policière, mais aussi de la S-F et de la Fantasy. Quel lien établissez-vous entre ces genres littéraires ?

Je suis frappé par le fait que la littérature policière et la science-fiction apparaissent à peu près à la même époque, à la fin du 19ème siècle. Et sans doute pour les mêmes raisons : le développement de l’instruction publique et pas seulement l’alphabétisation d’une très grande majorité, la vulgarisation culturelle et scientifique, mais aussi les développements technologiques qui rendent accessibles le livre et les journaux à un public de plus en plus vaste.

L’un le roman policier est concomitant du développement de la police dans les pays les plus développés et s’intéresse à un grand mystère : le crime et ses motivations ; l’autre la S-F coïncide avec la disparition progressive des tâches blanches sur les cartes des continents de la Terre, et se tourne vers un autre grand mystère : le cosmos.

La fantasy est un genre beaucoup plus récent, malgré des sources victoriennes, qui est né du succès public de Tolkien et n’a qu’une durée de vie d’une cinquantaine d’années. Son recours à la magie est régressif comme son positionnement historique “médiéval”, mais il renoue avec les mythologies et rénove le merveilleux.

 

“La première semaine de mon arrivée en fac de science, j’ai vu au cinéclub universitaire Les yeux sans visage de Franju et Bande à part de Godard. J’ai su immédiatement à quelle tribu j’appartenais.”

 

A votre avis, pourquoi ces genres sont-ils, ou ont-ils été longtemps considérés comme ingrats ?

Ils ont été relégués très vite dans le domaine des paralittératures, parce qu’ils ne correspondaient pas à l’idée que les Académies et les autorités académiques (l’Université) se font de la littérature. Cet ostracisme s’était déjà manifesté avant envers la littérature populaire et ses genres (roman sentimental, roman d’aventures, roman de cape et d’épée, etc…)

La situation du roman policier me semble avoir bien évolué de manière positive. C’est moins vrai pour la SF, “inassimilable par la culture bourgeoise” comme l’avait dit Gérard Klein. Mais l’évolution actuelle de la société la rendra sans doute recevable (numérique, intelligence artificielle, etc…)

Cette littérature de genre a été largement mise en avant par son apparition au cinéma. Quel est votre rapport avec ce cinéma de genre ? Pensez-vous qu’il constitue une continuité de la littérature ?

C’est vrai pour le polar, qui se décline surtout maintenant et avec quel succès dans les séries et les miniséries TV. C’est vrai aussi pour la SF depuis Méliès. Mais une certaine cinéphilie en France a privilégié les intrigues psychologiques ou sociologiques au détriment des films de genre.

La première semaine de mon arrivée en fac de science, j’ai vu au cinéclub universitaire Les yeux sans visage de Franju et Bande à part de Godard. J’ai su immédiatement à quelle tribu j’appartenais. Et je me suis beaucoup intéressé aux films de genre : le western, la comédie musicale en sus des deux genres sus-cités.

Parmi mes films de chevet, il y a surtout des polars et des films de S-F, mais pas seulement. J’ai aimé les films de Wajda, de Cralos Saura, d’Andréi Konchalovski…

En terme de genre, l’univers du genre horrifique n’est jamais loin des genres que vous côtoyez. Des auteurs comme Lovecraft ou Moorcock mêlent horreur et SF/Fantasy. Quel est votre relation avec ce genre ?

J’aime être transporté dans des mondes imaginaires — qui peuvent permettre de regarder le notre avec une distance révélatrice — et j’aime la confrontation avec le côté sombre de la psyché humaine ou les monstres en littérature, en art. Mais absolument pas dans le monde réel.

L’horreur, qui n’est pour moi qu’une façon moderne de décliner les thèmes fantastiques, est donc un genre que j’apprécie quand il est traité par de bons auteurs. Mais voyez comme la surenchère sur le thème du serial killer, thème difficile et propice à tous les dérapages, a largement contribué au déclin du roman d’horreur. Le cinéma d’épouvante a été longtemps un genre que j’appréciais ; ce n’est plus très souvent le cas aujourd’hui.

Aujourd’hui, pensez-vous que les jeux vidéos, qui font souvent appel à ces univers genrés, aident à mettre en avant la littérature de Fantasy et de SF ?

Je n’ai jamais joué qu’à Myst et encore, pas très longtemps car cela me mangeait trop de temps. Je n’ai donc aucune expérience en matière de jeux vidéos et en conséquence, je ne suis pas assez calé pour avoir une vraie opinion sur le sujet.

Quels sont les auteurs contemporains de SF et Fantasy que vous appréciez ?

Parmi les auteurs récents ces 6 ou 7 dernières années : Lisa Goldstein (avec les deux romans enfin édités aux Moutons électriques), Robert Charles Wilson, Jo Walton, Lev Grossman. Autrement la liste serait fort longue, de Van Vogt à Farmer, de Mervyn Peake à Michael Ende, de Jonathan Carroll à Graham Joyce.

Pensez-vous que la littérature de genre ait une place privilégiée en France ?

Non, je ne pense pas. Mais périodiquement elle démontre son importance. Parce que certains auteurs ou artistes trouvent un public plus large que celui des fans. En ce qui concerne les littératures de l’imaginaire, je crois qu’elles touchent un lectorat plus jeune que celui de la littérature blanche.

Vous avez écrit de nombreux essais et études sur la littérature, mais vous avez aussi écrit quelques œuvres de fictions, comme La Lisière de Bohème. Pouvez-vous nous parler de ce livre, de sa genèse, de ses objectifs ? D’autres livres sont-ils en préparation ?

J‘ai écrit deux autres romans, Au grenier des sortilèges chez Rivière blanche, un roman fantastique, et Le meurtre de l’enchanteur aux éditions Le Pythagore, un roman policier mâtiné de fantasy, et je suis en train d’écrire le quatrième dont le titre provisoire est Un été au Neverland. Et aussi une longue nouvelle pour le Carnoplaste Les naufragés de l’île de chairLa lisière de Bohême est une classique histoire de fantômes, revisitée de manière originale, j’espère, avec un récit à brins multiples. Qu’en dire de plus sinon que j’en ai écrit une séquelle qui n’a pas trouvé grâce aux yeux de l’éditeur qui me l’avait commandée. Une nouvelle de 50.000 signes sur les échassiers noirs.

Aujourd’hui, peut-on dire que la Fantasy, les polars et la S-F que vous avez toujours défendus sont encore des sous-genres culturels, ou ont-ils trouvé leurs lettres de noblesses ?

Il est très clair que le roman policier a trouvé ses lettres de noblesse avec des auteurs comme Michael Connelly, Philip Kerr, Thomas A. Cook, et beaucoup d’autres. La situation est moins nette pour la SF — en net déclin dans les pays anglo-saxons — et pour la fantasy, souvent trop répétitive. A fortiori pour les sous-genres qui ont suivi : bit-lit notamment. Mais le travail d’auteurs comme Gail Carriger ou Ben Aaronovitch est extrêmement intéressant.

Pour finir, quels sont les conseils de lectures que vous proposeriez ? Quels sont les livres ou les auteurs à avoir lu avant de mourir dans ces genres qui vous sont chers ?

Mervyn Peake – le cycle de Gormenghast

Jonathan Carroll – Le Pays du fou rire

Lisa Goldstein – Sombres cités souterraines

Graham Joyce – Comme un conte

Keith Roberts – Survol

Tom de Haven – Les chroniques du vagabond

James Blaylock – Le cycle de l’Oriel

James Ballard – La forêt de cristal

Lev Grossman – Le cycle des magiciens


Comme à l’accoutumé, nous avons soumis Jacques Baudou à la fameuse et bientôt célèbre Interview Apocalypse.

 

Dernier Livre avant l’Apocalypse ?

Rebecca de Daphné du Maurier

Dernier Disque avant la fin du monde ?

Pet sounds des Beach Boys


Vwala

Dernier Film avant la fin des temps ?

Brazil de Terry Gilliam

Dernier repas avant l’Apocalypse ?

Dans un restaurant indien, avec du vin de la région de Pondichéry

Selon vous y’a t il des signes précurseurs de l’Apocalypse ?

Oui, Donald Trump

L’Apocalypse serait mieux en compagnie de ?

Des Frères Ennemis retrouvés et de Pierre Desproges ressuscité

Pour vous l’Apocalypse ça ressemble à quoi ?

Un truc très très bizarre : Boucan, Bordel et Baston

Un dernier conseil à vos fans pour affronter l’apocalypse dignement ?

Chanter intérieurement « Le bal chez Temporel » , paroles d’André Hardellet


 

Que faudrait-il préserver de l’Apocalypse ?

La muraille de Chine, qu’on peut voir de la Lune

Conquête, Guerre, Famine et Mort : Quel cavalier de l’Apocalypse seriez-vous ?

Mort

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