Le PoinG de Détail – Déception, Désillusion et Disco : Le nihilisme de Saturday Night Fever

~ Warning spoil ~

C’est le retour du PoinG de Détail, et cette fois, on va se pendre en écoutant les Bee Gees. Bon programme n’est-ce pas ? Tout ce que j’aime.

Saturday Night Fever de John Badham, c’est l’une des B.O les plus vendues de tous les temps, un des plus gros succès de la fin des années 70, John Travolta et… Une scène de viol en réunion. Vous vous souveniez pas de ça ? Vous inquiétez pas, je suis là pour ça.


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L’autre jour passait à la télé Saturday Night Fever, plus connu sous nos latitudes comme étant La Fièvre du samedi soir. N’ayant jamais vu ce film culte de la jeunesse de ma mère, je profite de l’occasion pour passer la soirée au domicile parental en regardant un film bien guimauve avec ma tendre mère. L’expérience m’avait fait détester Flash Dance, apprécier Dirty Dancing, et mourir de rire devant Grease. Bref, les films de danse avec maman, ça me connait (bien qu’il manque Footloose à mon palmarès). J’abordais donc avec un léger fond d’ironie ce film, bien que très excité à l’idée de la B.O des Bee Gees… Quel ne fut pas ma surprise, lorsque vint le générique de fin, de me dire « Ce film est un chef-d’œuvre. »

Petit résumé. Tony Manero, le personnage de Travolta, est un jeune new-yorkais d’origine italienne. À seulement 19 ans, sa vie de banlieusard est réglée : boulot minable, situation familiale précaire, vie de voyou, désillusion permanente… La seule façon d’échapper à sa triste existence et à son triste destin, est de se réfugier dans la danse, qu’il pratique tous les soirs ou presque à la discothèque du coin. Un jour, on lui recommande de participer à un concours de danse, pour gagner 500 misérables dollars. Il rencontre ainsi Stéphanie Mangano, une belle demoiselle à la situation bien plus enviable que celle de Tony et excellente danseuse. Il s’amourache bien sûr de la belle, mais ce n’est pas réciproque, et ça le restera. Je vous passe les différentes sous-intrigues sur lesquelles on reviendra plus tard, mais en gros ils gagnent le concours, Tony estime que la victoire devait revenir à un autre couple, il leur offre l’argent et le trophée, et s’en va tenter sa chance dans un endroit plus propice que son quartier morne de Brooklyn.

L’intrigue est assez complexe à résumer car c’est avant tout certaines scènes clés qui font tout l’intérêt du film. Mais fichtre, qu’est-ce que je me suis trompé en pensant que c’était encore un film romantique lambda ! L’image de Travolta en costume blanc éclipse totalement le reste du film, et c’est tout à fait à propos, puisque la flamboyance de la vie nocturne et des pas de danse est l’écran, la façade qui masque la dure réalité.


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Le vrai propos du film, en dehors de la danse, c’est d’être un film générationnel. Plus que d’être une énième histoire d’amour, qui n’aboutira pas d’ailleurs, c’est de raconter le mal-être de cette génération post-Vietnam, vivant dans le traumatisme d’une guerre qu’ils ne connaissent pas. Ce profond manque d’avenir qui découle des inégalités sociales en Amérique est explicité très rapidement dans le film. Les cinq amis qui constituent la bande de Tony parlent dans la voiture de leur avenir, c’est très expéditif :

-« L’horizon est bouché, personne ne nous donnera une chance. » (…)
-« La vie ça craint les mecs… »

Les personnages sont conscients de leur situation, personne ne les aidera et c’est chacun pour soi, à celui qui bouffera l’autre, la loi du plus fort.

Le film s’obscurcit très vite : alcool, sexe, violence, drogue… Mais aussi violences sociales : racisme, déterminisme, sexisme, homophobie et autres inégalités. Prendre ces éléments au premier degré comme étant excusables par le contexte du film est selon moi une erreur. Ces travers sont clairement montrés pour être dénoncés. Et les responsables de ces actes violents ou injustes sont très exactement les protagonistes, renforçant l’ambiguïté du propos.

Tony serait-il un anti-héros ? En tout cas il en a plusieurs caractéristiques. Désabusé, violent, goujat… Il a également cette part de flamboyance avec le disco et une part de justicier malgré lui, qui s’opposera plusieurs fois à ses amis bien plus violents que lui.

Le film est en cela merveilleux qu’il brille par sa noirceur bien cachée sous les stroboscopes. L’affiche témoigne un peu de ça : une posture kitsch sur un dancefloor de mille feux, et le reste de la salle plongée dans le noir, menant vers une lumière diaphane, incertaine, comme un avenir idéal mais trop lointain. Portons notre attention sur certains éléments clés qui témoignent de la portée déceptive de ce film.

Le film comporte plusieurs scènes de sexe, assez crues. Les jeunes gens de la bande entrainent des demoiselles à l’arrière de leur voiture pour quelques minutes de débauche avant le retour de leurs amis. Rien de bien méchant jusque là, mais les scènes sont de plus en plus invasives et violentes : la première on est à l’extérieur de la voiture, où l’on n’entend que les gémissements. La seconde est entre Tony et Annette, une pauvre jeune femme éperdument amoureuse de Tony qui ne lui rendra jamais son amour. Cette fois on est dans la voiture, face à l’action, mais les caresses sont rapidement interrompues face au manque de contraception. La troisième est l’agression de Stéphanie par Tony après le concours de danse, tentative de viol contrée par un bon coup dans les noix. Mais la quatrième scène, l’une des dernières scènes du film, ne contre rien du tout : Annette voulant rendre jaloux Tony, batifole avec ses deux meilleurs amis les plus impulsifs. Je vous en ai parlé dès l’introduction : alors que l’un d’eux conduit et que Tony regarde droit devant lui, les deux autres sont à l’arrière avec Annette, contre son gré.

Durant cette longue scène, très éprouvante, on espère absolument que Tony va intervenir, mais il n’en est rien, il ne fera rien, et restera parfaitement passif. Pire, il reportera la faute sur Annette. Cette escalade de la violence sexuelle reflète un environnement très dur, voire insoutenable. De même, entre les lignes, on comprend que Stéphanie a dû se prostituer auprès de son supérieur pour obtenir le travail dont elle est si fière. Tous ces éléments reflètent la violence sexiste qui pouvait sévir dans un monde où les femmes se séparent en deux catégories imperméables d’après Tony :  « les filles biens, et les putes » , où les femmes sont culpabilisées, soumises (comme la mère de Tony), ou jamais considérées à leurs justes valeurs.

Un autre personnage de la bande, le plus sage dirons-nous, a la déconvenue d’avoir mis enceinte une jeune demoiselle, très pieuse, qui refuse d’avorter. Ainsi le jeune homme se sent coincé, entre ses responsabilités et ses désirs, qui ne sont clairement pas de se marier avec cette fille qu’il trouve laide. Il est sans cesse brimé et moqué par ses camarades, et son amitié sans faille pour Tony est, comme l’amour d’Annette, jamais réciproque. À la fin du film, pour prouver sa valeur et son courage, il escalade et fait le funambule sur le pont. Il craque, se répand en larmes, et tombe de plusieurs dizaines de mètre. Un accident pour les autres, Tony aura ces mots très justes  :

« Des fois, on se suicide sans se suicider. »

Cette phrase, pleine de mélancolie, fait réfléchir à la situation du garçon : incompris, au pied du mur, c’est peut-être ce qu’il voulait profondément.

Pleins d’autres scènes mériteraient notre attention, mais concluons par l’aspect anti-religieux. Le frère prodigue de Tony faisait des études de prêtrise, avant de tout lâcher subitement. Ce nouveau changement bouscule la vie de la famille, et Tony qui se considérait comme un raté à coté de son frère relativise cet état de fait. On peut y voir une forte critique religieuse : le frère se défroque à cause du célibat, l’un des garçons de la bande se « suicide » car la demoiselle enceinte ne veut pas avorter par conviction religieuse… Nous pouvons notamment relever ce plan incroyable  : une fois que le frère repart du logis familial, il laisse à Tony en souvenir son habit de prêtre. Ce dernier l’accroche à son cou et fait mine de se pendre avec.

Cet unique plan possède une force évocatrice inouïe. C’est la jeunesse qui est tuée par le conservatisme dans une défaite totale de l’Homme contre les institutions. Le frère de Tony était comme divinisé par leurs parents lorsqu’il était prêtre, la mère l’appelle « Père » et se signe à chaque fois qu’elle parle de lui, une photo de lui trône en majesté dans la salle à manger, comme une idole religieuse. Lorsque qu’il abandonne sa carrière, il provoque l’incompréhension et la déception. Toutefois, les parents reportent quand même la faute sur Tony qu’ils accusent d’avoir corrompu son frère. En somme, ce ne sera jamais de la faute du frère, si parfait et admirable, et toujours la faute de Tony, le raté, le minable.

L’un des premiers dialogues du film, entre Tony et son patron présente ces répliques :

Tony : « L’avenir, je m’en branle »
Patron : « Non, Tony, ne dis pas que t’en as rien à foutre de l’avenir, c’est l’avenir qui en a rien à foutre de toi. »

Bien que la morale du patron soit d’inciter Tony à économiser, on ressent bien le double sens, et surtout le double enjeu : Une jeunesse qui s’en fout, et dont on a rien à foutre. En VO, nous avons droit à un flamboyant « Fuck the future! » qui pourrait être tout droit sorti de la bouche d’un punk  des années 90.

Ainsi, et malgré le strass et les paillettes, Saturday Night Fever, est un film bien plus profond, dur, et noir, que nous le laisse imaginer l’a priori général. Tout le film est teinté d’un nihilisme cynique et ce jusque dans les derniers instants : Alors que l’on s’attend à finir le film sur un long baiser des deux protagonistes, il n’en est rien, et Tony se prend un bon gros friendzone des familles. Non, le film ne se termine pas bien, non le film n’est pas heureux. Il montre simplement avec quel majesté la jeunesse de l’époque abolissait leurs origines, leurs problèmes et leur mal-être dans l’insouciance factice des pattes d’eph et du disco.