L’éloge – Les Trombones

Eloge Trombone Apocalypse

S’il est un objet du quotidien qui incarne la quintessence de l’élégance, c’est bien le trombone. Petit objet insignifiant, synonyme de lassantes affaires administratives pour certains, indéfectible compagnon sur la route de la vie pour d’autres, le trombone est à la bureaucratie ce que la pochette de costume est au style : le petit détail qui change tout. Comment un objet aussi beau et discret peut autant perdre la face contre les agrafes, ces sordides bouts de métal pointus sur lesquelles on se pique une fois sur deux. Impossible de replier correctement les feuilles agrafées à moins d’endommager irrémédiablement le fruit de votre labeur. Alors qu’avec un trombone… Passer de l’agrafe au trombone, c’est le premier pas vers une vie faite de bonheur et de fruits aux nectars onctueux. Ne ressentez vous pas cette sensation ? Cette inspiration grisante  lorsqu’un trombone, de sa trombine goguenarde et fière, glisse subtilement pour saisir dans une délicatesse, non dénuée de fermeté, votre indolent dossier de feuilles ? Utiliser des trombones, c’est un peu comme faire l’amour : tendresse et hardiesse. Et que dire de ce design ! Intemporel, sobre et d’une élégance rare. Que peut-on faire de mieux pour relever d’un ton impérieux n’importe quel document que ce soit un compte-rendu de recherche du MIT ou la recette du poulet basquaise. Je ne parle pas bien sur de ces ridicules trombones de plastique ou avec une ganse multicolore, tristes martyrs grimés par un être humain trop ambitieux de révolutionner le monde et d’appeler tout le monde Manu. Je parle du trombone, le seul, le vrai, l’unique, arborant toute sa souplesse métallique dans le plus simple appareil. D’aucuns parleraient ici d’un certain flair, d’un certain bon goût, inhérent à l’objet. J’acquiesce et je dirais même plus, nous parlons ici d’une certaine sprezzatura, au sens où l’entendait Castiglione : Un détail, une nonchalance travaillée qui relève d’une classe sérénissime la banale feuille de comptabilité. Dieux, qu’il me darde de parler ainsi du sujet de mes émois. Mais je ne peux m’empêcher d’être emporté par la verve de ma Muse lorsqu’il faut déclamer à la Terre un amour aussi franc que la nature de mon objet. Seuls ces mots peuvent exprimer le transport dans lequel je suis, et pourtant jamais ils ne pourront rendre l’hommage qui est dû à une telle invention, que l’on doit aux Byzantins, d’après la légende. Alors que ce bienheureux bout de métal devrait recevoir les vivats et les offrandes, il ne récolte que l’indifférence et l’opprobre. Maudit soient ceux qui renient la chance qu’ils ont d’utiliser les trombones, maudits soient leurs progénitures grotesques et malades, et maudit soit ce monde, que les ténèbres le dévorent et que les fils arachnéens de l’oubli tissent la toile infini qui enfermera les parjures dans la médiocrité et le Néant.