Carnets de Guerre #1 – Les films de l’été

Carnets de Guerre Apocalypse

Comme vous l’avez remarqué, l’été fut prolongé et chaotique pour les Cavaliers. Déménagements, désastres et barbecues furent notre lot commun, notre envoyé Benalla s’est fait attrapé par les humains, et Jul a encore sorti un album, plus toute l’opération Coupe du Monde à organiser bref, superviser la fin du monde connu fut éprouvant. Néanmoins, à mes moments perdus, je me suis égaré bien loin de notre Grenier à VHS habituel, vers les salles de projection obscures, pendant cette période maudite du septième art qu’on appelle l’été. Evitant les blockbusters par dizaines, slalomant entre les comédies françaises neurasthéniques, j’ai pu constituer ce carnet suivant, que je vous lègue donc, si vous voulez savoir ce qu’il y avait à voir, ou à éviter, pendant ces longs mois de chaleur.


 

L’Homme qui tua Don Quixote (2018)
Terry Gilliam

En guise d’adieu avant la séparation estivale, les Cavaliers de l’Apocalypse se sont rendus bras dessus bras dessous à la rencontre du film impossible de Terry Giliam, mené par votre serviteur je dois l’admettre. Nous étions accompagnés de Saint-Jacques, le pizzaïolo de l’Apocalypse à la moue sceptique, que je comptais bien débouter après la séance pour son manque de foi envers le génialissime réalisateur de Brazil et Las Vegas Parano. Hélas, ce furent bien ses ricanements aigris et moqueurs après la fin du générique qui me ramenèrent à la triste réalité, celle de la confusion bouillonnante dans laquelle mon doux Terry, méconnaissable, nous avaient plongés. Car il n’apparaît que trop que ce film maudit n’est que le résultat d’un entassement de réécritures, ce qui offre un long métrage entropique et indigeste. Les plans, pour magnifiques qu’ils soient, se succèdent dans un ordre disproportionné, et l’action perd le spectateur entre fantasme et réalité, mais surtout entre ennui et désarroi. Tout le talent de réalisateur de Gilliam ne suffit pas à faire tenir debout un scénario sans queue ni tête, qui va en s’aggravant à mesure que les longues minutes d’incompréhension passent. Jusqu’à la conclusion final qui dépasse le sens commun par son absurdité, ruinant la performance pourtant somptueuse de Jonathan Pryce en Don Quixote de pacotille par la mort la plus ridicule du cinéma après Marion Cotillard dans Dark Knight Rises. Il n’aurait pas réussi à sauver le film de toute façon. Contrairement à son aîné, Adam Driver ne brille pas, perdu entre surjeu maladroit et personnage de anti-héros minable très mal écrit, auquel on ne peut jamais vraiment s’attacher. Ajoutons à cela une B.O. insistante sans imagination qui parachève le n’importe quoi à l’écran, pour être certain de sortir du cinéma avec un peu de mal de crâne et beaucoup de désillusions. Un triste constat donc, qui confirme que le film aurait du rester dans le domaine du mythe, et une amère déception face à l’œuvre ratée d’un grand cinéaste.


Zoé (2018)
Drake Doremus

À première vue, Ewan MacGregor dans un film de science-fiction, on pense à Star Wars, et on espère. C’est exactement pour ça que j’ai lancé ce film Netflix, ce que je n’ose faire que rarement sur la plate-forme, dont les production en terme de cinéma me rappelle pourquoi elles ne passent pas dans des vrais cinéma. L’expérience fut telle qu’attendue : comme un Star Wars avec Ewan MacGregor, un Star Wars de la prélogie donc, c’est à dire beaucoup d’attentes pour une déception proportionnelle. On nous sert une histoire d’amour entre un homme et la femme robot qu’il a construit, dans un futur où un logiciel calcule la durée de vie d’un couple. Cole et Zoé pourront-ils défier la science et s’aimer malgré tout ce qui les oppose ? Eh bien, si à la fin du film vous en avez encore quelque chose à foutre, félicitations. Parce que faute d’Hayden Christiensen, MacGregor joue ici les jolis cœurs autour d’une Léa Seydoux en robot, choix de casting logique. Et leur duo ne fonctionne pas du tout. Aucune synergie entre ces deux acteurs, qui semblent n’attendre que leur chèque de fin de tournage pour fuir enfin ce drame amoureux aussi passionnant qu’un Alain Resnais en x0,5. Aucun rythme ni scénario n’articule leur relation, et dialogues sont navrants au point que les personnages se voit obligés de passer leur temps à  se « montrer des trucs » pour tenter vainement de faire avancer l’histoire qui ne démarre jamais vraiment. Autant dire que le changement de rythme soudain et inintéressant et de sujet au milieu du film laisse le spectateur confus, s’il ne s’était pas déjà endormi. Niveau réalisation, Doremus révèle ici ses débuts en tant que doublure d’Olivier de CarGlass, puisqu’il semble fasciné par les vitres. Au début c’est sympa, mais au bout du cent soixante-dix-huitième plan tourné à travers une vitre, un pare-brise ou un miroir, ça devient franchement insupportable. D’autant que cela donne à l’image une teinte pâle et diaphane qui correspond parfaitement à la musique guimauve et mielleuse qui parachève cette comédie romantique désespérante, incohérente, et globalement évitable.


DESTINATION PÉKIN (2018)
CHRISTOPHER JENKINS

L’Age de Glace mais en Chine, et avec des oies. Sur le papier, c’est déjà sympa. Quand c’est Eric Antoine qui fait la VF du personnage principale, ça suffit pour me pousser à aller voir un film d’animation. On suit donc Peng qui doit migrer seul avec une aile cassée et deux canetons perdus. Si ce film n’invente rien, il a le mérite d’employer une recette qui fonctionne, et qui le rend tout à fait regardable. L’aventure est rythmée et sympathique, le chat schizophrène est un méchant pile où il faut entre rigolo et sérieux, et l’écureuil non-binaire parachève ce film dynamique et drôle. L’humour et les dialogues sont assez actuels même si pas très légers ou inventifs et parviennent quand même à mettre en avant quelques punchlines savoureuses. L’animation respire le manque de moyens mais fait le travail, la musique colle bien au film, et aucun personnage ne chante ce qui est évidemment un plus. Rien d’exceptionnel donc, mais un agréable moment devant les aventures d’Eric Antoine en jars frimeur.


Anatahan (1953)
Josef Von Sternerg

Vous vous en doutez, voir ce film a l’affiche de mon cinéma de quartier fut une surprise certaine. Mais je ne pouvais pas rater l’occasion de voir un film d’un des pionniers du cinéma en salle. Réalisateur mythique du début d’Hollywood, Von Sternberg signait avec Anatahan son champ du cygne, hué par le public et la critique, bien loin de Shanghaï Express ou L’Ange Bleu. Anatahan se déroule sur l’île du même nom, au cœur du Pacifique. Un bateau de commerce japonais s’y échoue durant la seconde guerre mondiale. Sur l’île ne reste que deux personnes, un homme et une femme, Keiko. Entourée de tous ces hommes, elle deviendra la reine des abeilles, dans cette ruche de prétendants bourdonnants. Guidés par la voix de Von Sternberg lui-même comme narrateur, les marins japonais vont passer sept longues années sur l’île, ignorant la fin de la guerre, seuls sur leur paradis perdu, que la luxure des hommes transformera en enfer. Dans ce décor de studio hollywoodien sublime, Sternberg fait défiler cette fresque fantastique, hors du temps, qui cloue le spectateur au fauteuil. Maître dans la réalisation et le suspens, les moments de violence sont mis en valeur par la monotonie de l’existence des héros. Sternberg sait parfaitement mettre sont spectateur sous pression, et nous emmène avec lui au milieu du Pacifique, et dans les filets de la belle et dangereuse Keiko, interprétée par l’incroyable Akemi Negishi. Une pépite de cinéma et d’esthétique oubliée, malgré sa justesse, sa réalisation et sa narration impeccable et haletante.


Les Indestructibles 2 (2018)
Brad Bird

Deuxième dessin animé, on sent bien que c’était les vacances. En même temps, aurai-je pu manquer le deuxième volet tant attendu de la famille la plus superheroique de Disney ? Quatorze ans après, la superpuissance du divertissement remet le couvert au plus grand plaisir de tous les fans du premier opus qui n’ont que peu grandi, comme en témoigne la moyenne d’âge dans la salle. On retrouve la famille Parr, dans un situation délicate : les super-héros se voient interdits d’exercer. Néanmoins, un riche entrepreneur nostalgique engage Elastigirl pour redorer le blason des super-héros, laissant le pauvre M. Indestructible s’occuper des gosses. Mais toute la famille, secondée par l’héroïque Frozone, devra se réunir pour combattre un nouvel ennemi, l’Hypnotiseur. La recette reste la même mais elle marche. On retrouve avec plaisir la super-famille, désormais en 4K, plus explosive que jamais, et on apprécie le côté Girl Power du film qui met la super-mère en avant, et questionne le statut de femme au foyer. Le film a également des moments de brillance, notamment la scène digne de Watchmen où Elastigirl parcoure les toits d’une ville sombre en silence, au ton glaçant du discours nihiliste de l’Hypnotiseur. En outre, Disney régale le spectateur par sa technique de virtuose, et on assiste à une démonstration remarquable de 3D et d’animation. Malgré ces progrès techniques, ce film n’a pas l’originalité et la profondeur de son frère aîné. On regrettera donc le plan tout pourri du méchant, les ressorts scénaristiques un peu faciles et Louane qui manque d’emboutir le film à elle seule par son interprétation catastrophique de Violette. Un immanquable pour les fans donc, et un film sympathique pour les autres.


une Pluie sans fin (2018)
Dong Yue

Deux heures de pluie en pleine Chine du sud, c’était déjà éprouvant pour moi. Alors je n’ose imaginer la vie de Yu, le héros de ce film noir et humide. Chef de la sécurité d’une de ces grandes usines de Chine, Yu est confronté à un serial Killer mystérieux, qui traine des corps de femmes dans le marécage autour de l’usine. Et à mesure que le mystère s’épaissit, le spectateur va sombrer avec Yu dans une paranoïa permanente. Car le tueur est toujours là, à portée de main, mais toujours s’échappe, dans la pluie saumâtre. Dans cette Chine désenchantée, Dong Yue nous offre un Thriller remarquablement abouti, et maintient le spectateur sous tension tout le film. Sa maîtrise de l’image, de la lumière et du son montre à merveille la chasse aux fantômes à laquelle se livre son héros, qui plonge crescendo dans le drame et la mort. Enfermé par la pluie, par ce pays trop grand et trop vide, on étouffe en attendant qu’enfin le tueur invisible soit arrêté et neutralisé. Porté par la meilleure B.O. de thriller jamais faite selon moi, ce premier film remarquable, malgré quelques longueurs inévitables dans un film chinois, laisse à penser qu’un avenir radieux attend Dong Yue et son public !


 

The Guilty (2018)
Gustav Möller

Le postulat de base de The Guilty est à la fois audacieux et intriguant : raconter une histoire policière depuis le poste d’appel des policiers de Copenhague. On y rencontre Asger, CRS mis au placard pour avoir tué par mégarde un homme lors d’une intervention. Il reçoit soudain l’appel d’une femme en train d’être kidnappée, et qui prétend parler à sa fille. Le policier s’engage alors dans une course contre la montre pour sauver cette femme et arrêter son ravisseur, coupable d’avoir tué le jeune fils de sa victime. Mais y’a-t-il vraiment toujours un coupable ? Et qui décide de la culpabilité de chacun ? C’est ces questions brillamment et subtilement amenées que nous pose ce film haletant, qui est bien plus qu’un exercice de style. Confronté à ses propres erreurs, Asger est un héros humain très bien écrit et remarquablement interprété auquel on s’attache et on croit. On vit avec lui cette affaire éprouvante, dans ce film en plans serrés, qui parvient presque à éviter toute longueur, dans ce face à face entre le spectateur et le héros. Les dialogues sont dosés, la lumière correspond aux états d’âmes d’Asger sans que cela ne paraisse artificiel, et on ne peut que féliciter Gustav Möller pour son film entre exercice de style et réflexion philosophique, mais avant tout si humain et si vrai.