Sorcières, le phénomène disséqué

Une mode a envahi les réseaux sociaux et pointe le bout de son chapeau dans les rues : le retour esthétique des sorcières. Qu’est-ce que comment pourquoi donc ? Apocalypse a donc bricolé quelques explications et interviewé l’une d’entre elles, que vous pouvez retrouver après ce survol à dos de balai de cette tendance.


 

Premier octobre 2018, une femme arbore un chapeau pointu de quarante centimètres à étoiles argentées dans la rue. Un peu plus loin, dans le tram, une de ses congénères est fièrement parée de lunettes rappelant des ailes de chauve-souris, de rouge à lèvres violet et d’ongles pointus noirs. Encore à côté, une d’entre elles laisse dépasser de son sac un vieil ouvrage de botanique. Pas de doute : les sorcières sont de retour. Le fait que les femmes s’affichent ainsi dans la rue soulève la question de la mode. Serait-ce un recommencement, une tendance, un éternel cycle qui aurait fait le grand-écart XVème siècle – XXIème siècle ? La réponse est non, et Apocalypse propose de disséquer un peu ce phénomène comme une grenouille dans du formol.

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@nameless_visions

Rappelons, avant de rentrer dans le vif du sujet, que les sorcières ont gardé à peu près la même apparence dans la culture populaire, de leurs premières évocations dans la mythologie grecque et la Bible, jusqu’aux films classiques de Disney. Une représentation de femmes méchantes, corrompues, situées aux extrêmes entre tentatrice et dégoûtante, jamais pures, toujours avides de pouvoirs et de connaissances corrompus, prêtes à s’acoquiner avec le Malin pour ceci.

Seulement voilà. Les sorcières sont de retour, et cette fois-ci, pour une raison qui semble inexplicable, elles sont en force dans l’Art.

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Omniprésence et style

Attention, il n’est pas le cas ici de l’art élitiste qui se vend des millions dans des galeries Jeff Koons. On parle de l’art populaire, des réseaux sociaux, plateformes de dessin et autres totebags. Majoritairement relayée par un public féminin, la sorcière est dessinée, disséquée, elle donne lieu à des livres de recettes « perdues », des conseils de botanique ou de santé. Mais qu’est-ce qui a donc poussé votre petite-cousine de 14 ans à poster des photos de jolie fille au chapeau pointu sur son Instagram ? La réponse se trouve probablement dans les courants de pensée qui traversent en ce moment notre société occidentale.

D’un point de vue un peu moins intéressant, et donc que nous balaierons plus vite, ben la sorcière, elle est écolo. Elle utilise des recettes de grand-mère, elle s’y connaît en plantes, murmure aux animaux, coupe ses cheveux à la pleine lune : d’autant plus d’astuces économiques, écologiques, proches de la nature et plutôt stylées, qui correspondent tout à fait à un public jeune, concerné par la survie de la planète, fauché, et en recherche de style. La sorcière est en communion avec la nature, elle ne fait virtuellement de mal à personne lorsqu’elle confectionne ses potions tranquillement dans sa cave – à la limite en éventrant une chauve-souris, mais c’est une version un peu plus sombre et moins relayée par les réseaux que la sorcière glamour qui effeuille du tilleul et du gingembre dans son chaudron.

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Un héritage du feu de Dieu

Et puis ensuite, ceci va peut-être piquer, mais ce n’est pas une supposition, c’est un fait : la sorcière est féministe. Non, elle ne l’est pas de façon militante, c’est dans sa nature. Pas la peine de se brusquer, je ne vais pas vous voler votre enfance et vous ruiner Blanche-Neige.

Il suffit de réfléchir à ce que nous savons traditionnellement des sorcières : ce sont de vieilles femmes affreuses qui vivent recluses à faire des potions et à conclure des pactes avec Satan pour pouvoir acquérir des pouvoirs. Bon. Maintenant, mettons nos lunettes avec filtre anti-Moyen-Âge et relisons ceci, en partant du principe qu’elles ne s’étaient probablement pas alliées à Satan (puisque je sais pas vous, mais moi, même en dessinant tous les pentagrammes possibles dans ma cuisine et en rotant du latin à l’envers, il veut pas se ramener ce mufle). Ce sont donc des femmes : 1) seules, 2) vieilles filles, 3) qui ont de grands savoirs en botanique, 4) puissantes. Combien de ces critères ont pu effrayer les hommes en charge du pouvoir dans les temps anciens ? A quel point fut-ce facile pour eux de trouver que ces femmes dont le savoir leur échappait l’avaient automatiquement obtenu de Satan, et non d’une étude longue et transmise de femme en femme dans leur dos ? A partir du moment où la sorcière a voulu prendre son indépendance, ne pas se marier (donc finir vieille fille), vivre seule et cultiver son jardin, elle aura été automatiquement diabolisée, et donc au mieux décriée, et au pire… brûlée vive.

Quant aux Sorcières de Salem, je vous la fais courte, Wikipédia vous le racontera mieux que moi : tout le monde était défoncé aux vapeurs du marécage de Salem et les récoltes étaient infectées au LSD. Essayez d’organiser un tribunal équitable par les danseurs défoncés de Climax, vous.

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Ce qui reste donc des sorcières aujourd’hui, c’est malgré tout une iconographie forte, à base de chapeaux pointus turlututu, de signes astraux et grecs, de grandes connaissances des pierres, des cristaux et de la botanique. Tout ceci a été remis au goût du jour par des artistes engagées et courageusement féministes, qui ont épousseté les sorcières de leur couche de poussière haineuses pour en dégager des femmes puissantes, cultivées, et mystérieuses. Tout ceci s’est ensuite dilué, mélangé avec les canons de beauté et de rêve actuels pour donner de belles femmes aux vêtements à la mode, mais aux tenues résolument noires et mystérieuses, vestige de la peur qu’inspirent les sorcières, et dont elles se nourrissent, fortes d’une identité qui ne mourra jamais tant qu’il existera des sots pour les craindre.

Un revival esthétique et une contre-culture féminine

Nous en venons donc à la partie où votre cousine de 13 ans reposte des dessins de sorcières sur Instagram. Les sorcières sont aujourd’hui cool, voire tendance. Elles recèlent une force innée qui titille sûrement ces jeunes filles — ce soupçon d’indépendance qui leur reste — et représentent donc une porte d’entrée vers une culture riche et mystérieuse, qui cristallise à la perfection le besoin de glauque et de décalé qu’on ressent à l’adolescence. Mais elles sont aussi esthétiquement intéressantes, avec leur usage de cristaux, de pierres, de fleurs séchées, d’animaux mignons — chats, grenouilles, oiseaux — et de formes géométriques cultes et mémorables comme le pentagramme, les signes astrologiques et les lettres grecques. Une sorte de métaphysique pour les nuls où on apprécie à la fois une esthétique et un soupçon de spiritualité qui donnent un hobby edgy, cool, et à peu près joli. Bref, pour les réseaux sociaux, c’est la combinaison du rêve. Il est tout à fait possible de creuser soi-même et d’entrer dans un monde merveilleux de culture, d’autrices et de jeux d’esprit. Mais ceci n’enlève rien au fait que les jeunes filles — bon, et garçons si vous voulez — peuvent louvoyer du côté des sorcières sans forcément se jeter corps et âme dans la cause féministe.

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@lucie_saurat

Chose promise, chose due : nous sommes donc allés questionner une fervente amatrice de dessin, qui nous parle un peu, en tant que première concernée, de ce phénomène. On la retrouve en tant que @lucie_saurat sur Instagram et on lui fait des bisous.

À la question de ce qu’elle aime précisément chez les sorcières, elle nous répond que ce qu’elle aime, c’est « leur côté mystique, magique mais surtout ce côté femme indépendante : au Moyen Âge, les sorcières c’était des femmes de savoir et indépendantes, et ça dérangeait. » C’est surtout ce côté là qui l’intéresse, affirme-t-elle, et ça fait plaisir à entendre parce que ça veut dire qu’on a pas dit que de la merde durant tout cet article.

Entre deux questions, cette dessinatrice de talent nous a même dessiné une des sorcières qu’elle aime tant, et, interrogée sur sa pratique du dessin des sorcières, elle a donné lieu à une petite réflexion à ce sujet. Pour elle, dessiner des sorcières, « c’est une activité isolée« . « Bien que je ne sois pas sûre. Je pense que je cherchais des images sans en chercher. Quand je suis attirée par des dessins, on n’y trouve souvent que des sorcières. Ensuite, il y a tout le côté “vivre comme une sorcière”: les cycles lunaires, tout le savoir sur les plantes qui nous entourent et qui peuvent être prises pour se soigner ou pour les soins beauté. C’est plus le dernier aspect qui me passionne ; l’autre découle de celui-ci.« 

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Sorcière du plaisir par @lucie_saurat aux couleurs de l’Apocalypse ♥

On remercie Lucie pour avoir eu l’amabilité de répondre à nos questions ; parce que bon, parler de femmes qui dessinent, c’est bien. Laisser parler des femmes qui dessinent, c’est mieux. Allez, gros bisous, et joyeux Halloween.

N. B.: les autrices et dessinatrices féministes sont également au charbon pour revaloriser d’autres sorcières que la sorcière européenne, notamment dans les civilisations africaines, amérindiennes, asiatiques, et océaniennes. Elles existent, et elles sont tout aussi cool, mais leur faufilage dans la culture de masse occidentale est un peu plus ardue. Mais elles existent.