Viktor Tsoï, la dernière légende du rock ?

Et paf ça clique en masse. Avec un titre pareil, je ramène dans mon giron sardonique les fans de Cobain qui viennent chier dans mes bottes en arborant leur suicidé comme ultime rocker, Conquête qui mène une croisade d’émasculation sur tous les hipsters insupportables clamant à hue et à dia que le rock est mort, et surtout l’immense majorité d’occidentaux curieux qui pensaient jusqu’alors que Viktor Tsoï était le nom d’une rue aux putes de Budapest. Pourtant, ce gamin des bas-fonds de Leningrad est aujourd’hui une des figures les plus adulées du monde musical, à qui on vient de consacrer un film brillant : Leto. Et avant d’en dire plus, laissons parler le bon Viktor lui-même.


 


 

Stupéfiant n’est-ce pas ? On ne comprend pourtant pas un mot de ce qu’il nous chante, pourtant les airs restent en tête et sa voix grasse de tabac résonne dans la tête. Vous venez d’entendre un des plus gros tubes de l’histoire de la musique russe et du rock en général, et ça se sent directement. Tout est bien dans cette chanson, même ce clip à mi-chemin entre délire punk et story instagram qui tourne mal, et si vous écoutez (faites-le c’est un ordre) le reste de sa discographie, tout est du même et génial acabit. L’histoire de Viktor et son rôle dans l’évolution musicale de son pays est fascinante, et vient de nous être délivrée de manière remarquable par Kirill Serebrennikov dans son film Leto, qui suit les jeunes années de Viktor. Retraçons donc avec lui le parcours de notre Elvis soviétique.


 

Le film s’ouvre sur un lieu clef pour comprendre le rock russe : le Rock Club de Leningrad, en 1980. Pour le secrétaire du Parti Leonid Brejnev, le rock est une arme de l’ennemi capitaliste, et une menace à proscrire des répertoires et des salles de concert. Le Parti, lui, est moins naïf. Ca fait quand même une bonne quinzaine d’années que des ptits anglo-saxons comme les Cafards ou les Pierres qui Roulent ont redéfini la musique international, et les vinyles des Portes ou des Qui se vendent mieux que ceux des chœurs de l’Armée Rouge (j’arrête avec mes traductions des noms de groupes).

Le Rock Club de Leningrad est donc géré par des cadres culturels du Parti et c’est le seul endroit où on a le droit de jouer du rock. S’organise ainsi un milieu rock underground, où des musiciens chantent de la bouillasse aseptisé sur scène mais balance du lourd punk et des textes incendiaires en backstage. Leto choisit le noir et blanc pour nous montrer cette jeunesse en quête de liberté musicale comme spirituelle. On dirait presque des hippies, sauf qu’on est 20 ans après. Dans des apparts un peu crados, sur la plage ou dans des studios miteux, on croise des zicos tranquilles et rêveurs qui parlent de liberté et écrivent des chansons, se baignent dans la mer gelée où s’échangent des traductions des paroles de Lou Reed.


 

Les darons du milieu et du club sont Mike et Boris, avec leurs groupes respectifs Zoopark et Aquarium. Ce sont eux qui accueillent Viktor et ses textes poétiques en ces débuts 80. Très vite, ils reconnaissent le talent du jeune koryo-saram, et militent pour lui faire intégrer le Rock Club. Le film de Kirill Serebrennikov se focalise sur les débuts de Viktor dans ce milieu rock qu’il définira bientôt, sur son arrivée avec sa guitare sèche avant ses tendances new-wave. Sans transformer en victimes ou en héros ces punks en herbes, il leur rend hommage et témoigne surtout d’une grand sensibilité à leur musique.

En terme de mise en scène, ça se traduit par des passages de comédie musicales sur des tubes rocks de l’époque plutôt audacieux, même si un peu gros sabot. La scène dans le train où ils chantent “Psycho Killer” en tabassant des flics est quand même très cool.


 

Le premier album de Kino, le groupe de Viktor, est distribué en 1982, et fait un premier carton dans les milieux underground. Néanmoins, ce n’est qu’avec l’arrivée de Gorbatchev et la libération des mœurs musicales que Kino va entrer au panthéon du rock. Le groupe et les talents d’écritures de Viktor sont mis au premier plan par les intellectuels russes et le grand public découvre Kino, qu’il élèvera bientôt au rang de légende.

 

Au fil des années, Viktor Tsoi devient une idole pour sa simplicité et son engagement. Chaque album de Kino défend un peu plus la liberté, l’anarchie, et le droit à vivre hors d’un système oppressant et obsolète qui vit ses derniers jours. Viktor refuse toute sa vie d’être un artiste d’état, perdant ainsi une large partie de ses droits d’auteurs. Malgré son statut de star, il continue de travailler comme chauffagiste pour payer son loyer. Vous l’avez compris le gars à tout pour plaire. Ses textes sont simples, ils parlent des jeunes gens comme lui, un peu perdus, qui préfèrent jouer de la musique en fumant des clopes plutôt que de marcher au pas à la gloire du communisme.


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Et comme toute les légendes, tout va s’achever au sommet. En 1990, Kino donne un concert au grand stade Loujniki de Moscou devant 62000 personnes. Un événement que Leto ne retranscrit pas, n’ayant pas besoin d’un money-shot incroyable pour essayer d’être un bon film. La sobriété prime dans ce long-métrage, qui se conclut sur l »ascension de Kino et de Viktor au détriment de ses mentors. Après ce concert, Kino enregistre un huitième album, puis Viktor part en vacances en Lettonie. Et de retour d’une partie de pêche, percute de plein fouet un car routier. Le 15 Août 1990, Viktor Tsoï meurt sur le coup dans cet accident de voiture, à 28 ans. Un an trop tard pour faire partie du club des 27, comme une affirmation définitive de sa liberté totale.

Le lendemain de sa mort, la Pravda écrit dans ses colonnes : « Tsoi est plus porteur de sens auprès des jeunes que tout politicien, célébrité ou écrivain. C’est parce que Tsoi n’a jamais menti et n’a jamais retourné sa veste. Il était et resta lui-même. Vous ne pouvez pas ne pas le croire… Tsoi est le seul rockeur qui ne présente aucune différence entre son image et sa vie réelle, il vivait de la façon dont il chantait… Tsoi est le dernier héros du rock. « 

Le gars a quand même des timbres à son effigie…

Le huitième et dernier album de Kino parait par la suite à titre posthume, et reste encore aujourd’hui l’album de rock le plus vendu en Russie. On dénombre de nombreux suicides parmi les fans de Kino, et les murs des villes se parent d’un tag qui encore aujourd’hui est utilisé par de nombreux graffeurs russes :  Tsoi est vivant.

Vivants, Kino et Viktor Tsoi le resteront grâce à leur héritage, étant les premiers à amener la New Wave et le Post-Punk en Russie. Ils le resteront aussi grâce à Kirill Serebrennikov et son hommage de connaisseur dans son film Leto, qu’on ne saurait que trop vous recommander. Il le resteront enfin grâce à vous, qui écouterez peut-être encore leur musique.

Vous pouvez retrouver les traductions de la plupart des chansons de Kino Ici