Border, Entre conte sociale et légende scandinave

La catégorie  » un Certain Regard » du festival de Cannes est toujours une source de cinéma surprenant  Le prix qui a amené au devant de la scène des réalisateurs comme Yorghos Lanthimos, Jafar Panahi ou encore Apichatpong Weerasethakhul, a été attribué cette année à Border, un bien curieux film suédois, qui nous invite à voyager à travers les méandres les plus sombres des forêts gelées de Scandinavie, mais aussi de l’âme humaine.


Border est le second film d’Ali Abbasi, dont le premier film Shelley, avait déjà fait pas mal parler de lui dans les festivals, pour son audace esthétique et son traitement particulier de l’image horrifique, au service d’un message social fort. Et on est ici complètement dans cette lignée : un film étrange, atmosphérique et plutôt brillant.

On suit donc Tina, une douanière qui flaire littéralement les criminels et les fraudeurs. Et qui est carrément hideuse et difforme. Son talent est bientôt repéré par la police, qui l’engage pour retrouver la piste de trafiquants d’enfants. Au même moment, elle fait la rencontre de Vore, un « homme » qui lui ressemble étrangement et qui à la fois l’attire et la repousse.

Le premier point fort de Border, c’est sa direction artistique. Les couleurs ternes, la lumière pâle, et les vastes plans sur la forêt glacée où vit Tina sont remarquables, et donnent au film une vraie personnalité, à mi-chemin entre surréalisme et film d’horreur. On est plongé dans cette ambiance mystique dans la nature scandinave, qui contraste complètement avec le bureau des douanes aseptisé où travaille Tina. Il y a une claire frontière entre Tina et sa connexion avec la nature et le reste du monde humain, qui la rejette pour son apparence. L’atmosphère pesante du film est aussi aidée par le maquillage de Tina (et de Vore), pour lesquels le film à été nominé aux Oscars. Les effets spéciaux, remarquables et bluffants, participent aussi à nous immerger dans ce conte quasi féerique, de même que les paysages suédois, tellement magnifiques qu’on en oublierait qu’il s’agit de prises de vues réelles. La BO, discrète mais toujours juste, appuie avec brio les scènes les plus intenses.

Tina est magnifiquement incarnée par Eva Melander, très digne, tout en nuances, qui porte véritablement ce film par un jeu sans excès. On croit à son personnage d’ermite à la frontière entre humanité et sauvagerie, dont la seule certitude est de vouloir du bien au monde et aux gens. Ali Abbasi traite ainsi de manière brillante de l’ostracisation physique sans jamais la montrer. A aucun moment elle n’est jugée ni repoussée par les autres personnages du film pour son apparence. Le seul juge, c’est elle-même, honteuse d’être différente, et  le spectateur, rassuré que ce visage si anormal n’existe que dans les films.

Sacrée différence quand même…

Le traitement de la laideur et de la différence physique n’est pas la seule thématique violente abordée dans Border. Ali Abbasi parle aussi très justement des questions d’identité de genre, d’acceptation de soi, et surtout des dérives malveillantes du communautarisme. Il nous met aussi face à un trafic de bébés à des fins pédophiles, à la manière d’un C’est arrivé près de chez vous, rappelant que les pires ordures ne sont pas toujours les plus laides d’apparence.

Le film n’est pas sans défauts toutefois. Comme dans Shelley, la réalisation très marquée d’Ali Abbasi s’accompagne d’une lenteur inévitable, et parfois (souvent?) excessive, et le rythme est par moment vraiment trop négligé au profit de l’ambiance. Néanmoins, allez voir Border, un très bon film et une excellente réflexion qui questionne beaucoup de problèmes très actuels, sans jamais sombrer dans le mélo, à travers des images puissantes et viscérales qui ne vous laisseront pas indifférent.

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