Le Vers-Sel – « Du Coup »

Aujourd’hui c’est la cordialement vôtre Paukalypse qui prend la plume comme d’autres prennent le glaive, afin de partir en croisade contre le plus ignoble des maux qui touchent notre ère – l’expression « du coup ».


 

Le vingt-et-unième siècle est sur bien des points une ignominie. Il y aurait de quoi céder au désespoir. Le réchauffement climatique, Donald Trump, les doudounes, les sandales-chaussettes, et Donald Trump en doudoune-sandales-chaussettes à Saint-Jean de Luz en octobre. C’est bien simple, c’est moche et y’a plus de saison.

Cependant une affliction rôde, plus laide que la lèpre et plus gênante que la chlamydia, mais qui personnellement me gratte tout pareil : c’est cette tarabiscotée, immonde, rachitique et parallélépipède raclure de la langue française qu’est la locution adverbiale sus-mentionnée. Un tic de langage non seulement déplorable, mais qui donne envie de s’arracher les yeux avec une fourchette une fois que l’on a commis l’erreur de la remarquer.

« Du coup » est l’apanage de cette fille dans les bancs de la fac qui se teint les cheveux en rouge, qui a la lèvre inférieure qui rebute et le trait d’eyeliner hésitant, et qui interrompt le professeur dépressif toutes les deux phrases pour lui dire « Excusez-moi m’sieur/m’dame vous pouvez répéter? » en tapant sur son Macbook dont elle a caché la pomme au chatterton. Tout ceci avant de recopier les diapositives avec l’œil perdu du bovidé avant de repartir discuter avec sa copine de trivialités sans nom. Celle-là même qui souffle « Non! » lorsque l’on change de diapositive, pas assez fort pour avoir une influence, mais assez pour casser les pieds de tout l’amphithéâtre. Conséquemment, cette personne mérite la mort, ou au moins une écharde sous les ongles.

De même, cette expression est le propre de ce gars un peu trop propre sur lui qui met des cols roulés, des chaussures pointues et qui porte la moustache, qui, probablement, lit les Inrockuptibles (déso), et qui dit « une lapalissade ». Exactement l’individu qui inspire sa salive entre chaque phrase, qui dit « grosso-merdo » les mains sur les hanches, puis qui fait semblant de réfléchir avant d’imposer à son interlocuteur une requête bien chiante. Par conséquent un petit con qui fait crisper les doigts et rager en silence. Et si d’aventure il s’avisait de rentrer dans un bar hipster en appelant le serveur « Papa », la coudasse ne manquerait pas de filer.

Cette locution habituelle des orateurs désastreux est la démonstration d’une recherche effrénée d’un lien logique entre deux phrases, lancée comme une bouée de sauvetage à l’interlocuteur ennuyé pour qu’il ne se désintéresse pas du piètre monologue de son compère. Cependant je vous dis ceci, et je vous le crie, je vous le chante : votre connecteur logique, on s’en tamponne l’oreille avec une babouche.

C’est très simple. Imaginez que vous nous adressiez la parole en nous racontant votre élaboration fastidieuse de frites. « J’avais faim », commencez-vous. Soit. « Du coup… Je me suis fait à manger. » C’est vrai qu’il n’y a aucune connexion entre vos deux termes. C’est une juxtaposition audacieuse qui ferait pâlir d’envie Serguei Eisenstein. « J’avais des patates… Du coup je me suis dit que j’allais faire des frites. » Le landau dégringole dans les escaliers. Le souffle est coupé. C’est haletant à suivre. J’espère que l’interlocuteur va sortir un autre « du coup » parce que je ne suis pas sûre de suivre. « Du coup j’ai pris de l’huile. Et j’ai taillé mes patates. J’ai fait chauffer l’huile, du coup elle était bouillante. » C’est plus difficile à suivre que la fin de 2001 l’Odyssée de l’Espace. D’autres méandres à ce récit fantasmagorique ? « Du coup j’ai fait cuire mes patates. Du coup je les ai mangées. Du coup j’avais plus faim. »

L’audace. La juxtaposition tranchante. Sans ces connecteurs logiques, c’est André Malraux lui-même qui aurait faibli devant ces collages de phrases qui n’ont absolument rien à voir entre elles. (C’est du sarcasme.)

Voyez le bon côté des choses: sans vos « du coup » d’arriéré, votre histoire ressemblerait à peu près à ceci : « J’avais faim, je me suis fait à manger. J’avais des patates, je me suis dit que j’allais faire des frites. J’ai pris de l’huile, et j’ai taillé mes patates. J’ai fait chauffer l’huile, elle était bouillante. J’ai fait cuire mes patates. Je les ai mangées. J’avais plus faim ». Et ça peut ne payer pas de mine, mais sur une instru d’Eminem, ça passe tout seul.

Conclusion: VOS « DU COUP », ILS SERVENT A R.

Détendons-nous et envisageons plutôt avec tendresse ces personnes peu aisées à l’oral, qui tressaillent devant l’audience et qui raccrochent leurs bribes de pensées comme un enfant emboîte les pièces de bois des rails de son petit train ; après tout, ça paie pas de mine, mais ça mène bien quelque part, alors je ferme ma boîte à pouêt. C’est aussi le sauveur fidèle de tous les potes qui nous posent un faux plan, de ceux qui écoutaient pas vraiment, c’est l’auxiliaire du compromis, de l’attention défaillante, de l’improvisation.

La minute tendresse est terminée. C’est surtout la locution des sous-races.

Et puis je voudrais pas dire mais dans « Du coup » y’a le o de Goebbels.

Ainsi, je vous quitte. Conséquemment, veillez à trouver des synonymes qui donnent moins envie de vous péter les dents. De cette manière, vous vous éviterez de finir édenté et de mâchonner « ‘hu ‘hou ». Ce qui, de ce fait, serait bien gênant. Cela étant, je vous laisse, et bonnes résolutions adverbiales à tous.

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