Qui a dit qu’il n’y avait plus de mouvement littéraire aujourd’hui ?

Samedi 6 avril 2019. Aprem, 14h34. Tranquillement à base de tranquillade :

Je rentre dans la librairie. Insouciant. Là, il y a un mec en dédicace. Je m’approche pour regarder, et le type me fait : « Allez, venez voir ! Un peu de poésie ça fait pas de mal, et elle a son rôle a joué dans la renaissance de l’humanité ! ». À ce moment là, je me suis dit qu’il me fallait une interview de cet homme. Cet homme s’appelle Chrystom, auteur du manifeste du mouvement Mondialiste. Et oui, on est en 2019, et on crée encore des mouvements littéraires.


Où sont les sources du Nil ?

Je ne connaissais pas Chrystom avant de le rencontrer ce jour là. Je n’avais pas non plus entendu parler de son nouveau livre, Globe-Trotteur, suivi de Discours d’Oloron, ni du mouvement littéraire duquel il se réclame, la Mondialité. Pourtant il a une petite renommée dans le milieu poétique : Originaire du Congo, la « gâchette de l’Afrique », il va mettre en mot dans la préface de Globe-Trotteur ce qu’il définit comme étant la Mondialité, un mouvement littéraire, culturel, philosophique et humaniste qui vise « la prise de conscience de l’humanité incolore, dans sa pluralité de couleur ». C’est sur cette base que notre conversation s’est engagée.

Il faut donc tout de suite mettre les points sur les « i », la Mondialité n’est pas Mondialisation : « On peut appartenir à un pays, une religion, une culture… Mais on appartient surtout au monde ». En somme, la Mondialité cherche à se nourrir de l’individualité de chacun. Au-delà de ça, la Mondialité cherche non plus à porter un regard sur les individus, mais sur le monde, donc sur l’humanité dans sa globalité. Elle cherche à s’arracher du dualisme homme blanc/homme de couleur, et à s’enrichir du fond culturel de chacun d’entre eux pour accoucher d’une nouvelle esthétique, c’est « l’expression sublimé de son appartenance au monde ».

Son précédent recueil.

C’est la dynamique des sports

Quand on évoque l’origine du mouvement, Chrystom nous dit qu’il n’a pas été le seul à avoir contribué à la Mondialité, mais il est probablement le premier à l’avoir théorisé et mis en mot. Pour lui, divers auteurs ont participé à la Mondialité sans le savoir. Le premier qu’il cite est Hemingway qu’il décrit comme un écrivain « aérien » : « Il sort de l’Amérique. Il a écrit Paris est une fête, Les Vertes Collines d’Afrique, ou encore Mort dans l’après-midi sur la culture hispanique (…) Il ne formule à aucun moment la Mondialité et pourtant il est en plein dedans : il se nourrit de ses voyages et de ses expériences ». Un autre rapport peut être dressé avec les poètes « anthropophages » brésilien, qui « mange » la culture européenne en se basant sur leur culture propre pour créer une nouvelle esthétique poétique, au début du XXeme siècle.

« La Mondialité prépare l’Homme de demain. »


 Mais oui c’est clair

« Rien ne se crée ex nihilo, que ce soit les courants de pensées ou les individus, on se construit toujours sur quelque chose ». En tant qu’auteur d’origine congolaise (mais qui se définit avant tout comme être au monde), la question de la Négritude est un sujet important. Pour lui, le passé est derrière soi, la dynamique c’est d’aller de l’avant, et de s’abroger du « boulet post-colonial ». La Négritude est « auto-flagellante » et elle est en opposition complète avec le « suprématisme » (entendre par là la culture des forces coloniales). « La Mondialité est une synthèse, ce n’est ni du suprématisme, ni de la Négritude avec sa position manichéenne ».  Il y a un véritable refus d’être esclave de son origine ou de sa couleur de peau, un « refus du recroquevillement identitaire », « la Mondialité est échange, ouverture, partage. »

Ainsi, ce mouvement n’est ni dans le rejet, ni dans l’engloutissement : il ne va ni fermement repoussé, ni absorbé jusqu’à l’étouffement, une culture, un passé, un voyage, une expérience : « [la Mondialité] se base aussi sur la Négritude, puisque je suis en désaccord ». Chrystom est lui même fin spécialiste du mouvement de la Négritude, et c’est tout le propos de son Discours d’Oloron : étudier la littérature francophone africaine à travers l’exemple de Léopold Sédar Senghor et Tchicaya U Tam’Si. Et on n’échappera pas à un petit chapitre sur leur influence sur la Mondialité. Donc même en désaccord avec ses principes, l’auteur est lui-même inspiré de la Négritude, inévitablement, et il revendique cet héritage.

 

Car, malgré ses allures de mouvement littéraire créer au XXeme siècle, la Mondialité n’est pas passéiste, au contraire, elle est éminemment moderne, puisqu’elle tends vers des concepts « post-raciaux et post-ethnique », soit une ouverture vers la fin de la considération ‘raciale’ (dans toute la stupidité que ce mot évoque) et de la considération ethnique dans le regard de l’autre.

Voilà comment nous pouvons intérioriser la complexe pensée de Chrystom. En accord avec les principes de son mouvement, s’abreuver des connaissances du monde pour les réutiliser, ce résumé est ce qui est ressorti de notre conversation, et puisse t-il nous pardonnez les quelques raccourcis que nous avons dû prendre.

« Feu du petit piment dans ma bouche
 Feu de la Moutarde de Dijon au palais
 Lacrymogène de leur diable arrachant la rétine
 La respiration mi-coupée la vie convulsive »


Je connais quelqu’un qui collectionne les pots de moutardes

Mais quand est-il de la poésie dans tout ça me direz vous ? « La poésie est un accélérateur de conscience, elle ne participe pas à l’anéantissement (…) Depuis toujours, les poètes sont les sentinelles du Chaos ». Toute sa théorie Mondialiste se ressent dans son écriture : dans une synesthésie toute baudelairienne, on entend un tam-tam en même temps que nos mains caressent des tissus, les vampires côtoient les caïmans, les serpents et les gorilles du Congo regardent passer le Cheval d’Ulysse et Achille, un petit piment pique autant que de la Moutarde de Dijon (oui, on ne s’attend pas vraiment a trouvé ce délicieux condiment dans un poème).

Révolté comme un Hugo, imagier comme un Senghor, amoureux comme Pétrarque, spleenétique comme Poe… Le poète nous fait ressentir toutes les influences qui le transcende. Mêlant habilement tradition et modernité poétique, tant sur le fond que sur la forme, Chrystom transporte en une terre mythique, à la fois promise et originelle, au confluent de toutes les sources, de toutes les cultures et de tous les êtres vivants.

Je vous laisse le juger par vous-même en vous procurant le recueil Globe-Trotteur aux éditions Edilivre. Je vous laisse tout de même avec quelques vers :

« Où est la dame-jeanne du vin
 Que j’abreuve les soifs injurieuses
 Que je saoule de sanglante libation
 Tous les êtres mythiques du néant ? »


Aimé Césaire nous a quitté

Et pour l’Apocalypse on fait quoi ? « La fin des cycles et des choses est une chose naturelle, il ne faut pas s’en alarmer ». Ça nous convient comme réponse.