Squarepusher est le Mozart de notre temps

Depuis près de vingt ans, l’enfant terrible de Warp (dont on vous a déjà parlé ici), Squarepusher, nourrit le monde de la musique électronique de ses expérimentations pointues et ultra techniques. Aujourd’hui, nous n’allons pas tellement parler de lui.


Pousseurdecube

Bon, c’est la septième fois aujourd’hui que j’écoute « Do You Know Squarepusher ». Je commence à bien le connaître ouais. Et pourtant c’est pas faute de vouloir perdre ses auditeurs : Squarepusher, c’est pas tellement le truc que tu fais écouter à ta belle-famille pour leur définir tes goûts musicaux, belle-famille qui pense à David Guetta quand tu leur parles de musique électronique. Loin de faire du mono-bouton, Squarepusher est un ouvrier, et son usine c’est la musique.

Et il suffit d’écouter rien qu’une fois ce morceau pour s’en rendre compte.

Brain

Bon c’est bien joli tout ça, mais c’est pas tellement de lui dont on va parler. Oui on pourrait faire un laïus de 40 000 signes pour vous expliquer à quel point c’est bien, mais ce ne sera pas nécessaire. Premièrement notre avis ne sera pas unanime puisque Squarepusher polarise pas mal les avis, et deuxièmement ceux qui sont de notre avis n’ont déjà plus besoin d’être convertis. Faites-vous votre opinion, et continuez votre lecture.

Non, aujourd’hui on va revenir sur un tabou de la sphère artistique actuelle, et Squarepusher nous servira d’exemple. Alors j’ai envie, je te le dis, je te le crie :

Squarepusher est un génie.

Oui d’accord, pourquoi pas. Mais moi je parle de véritable génie, un génie grandiose, qui même s’il ne trouvera pas la lumière vers bien des yeux (comme beaucoup de génies) est au même rang que les très grands noms de l’histoire de l’art, comme Baudelaire, Picasso ou Mozart. Oui, un artiste de notre temps, et encore vivant qui plus est, est un aussi grand génie que Mozart.

Il est là notre tabou. Ça vous fait pas mal de lire ça ? Que j’ose comparer un artiste électronique qui « joue même pas sur de vrais instruments » à l’un des plus grands, si ce n’est le plus grand, compositeur de musique symphonique ? Bien sur que ça choque l’œil. Mais aussi et surtout, ça bouscule pas mal des petites cases de notre cerveau, les deux premières étant : c’est quoi LE génie et c’est quoi UN génie ?

Le génie, est un des derniers attributs qui nous permet de classer les individus du meilleur au moins bon sans passer pour un nazi. Comme c’est pratique. Depuis sa définition antique d’esprit divin présidant à la destinée des individus, la notion de génie a bien évolué. Aujourd’hui, on a plutôt tendance à assimiler le génie à une faculté supérieure de l’esprit dans un certain domaine, qui est bien supérieur au niveau commun, et qui même a une tendance à transcender les limites de son art. Mais rien ne se perd : la notion de génie a gardé son aspect de destinée puisque l’on a tendance à le prendre pour quelque chose d’inné.

Un génie est donc une personne ayant du génie, parfaitement douée dans son domaine, et qui allie talent, maîtrise, technique et inspiration. Mais comment ces génie sont-ils définis au jour le jour ? Parce que c’est sympa les définitions du CNRTL mais ça nous aide pas des masses. Un maître kébabier ne sera à priori jamais considéré comme un génie peu importe l’onctuosité de sa sauce andalouse.

Mais ça dépend de quel montage à la pisse on choisit.

CHeiffe

Prenons l’exemple de la France qui régule pas mal la fabrique aux génies. On a le Panthéon où repose les grands hommes et grandes femmes de l’Histoire, on a le Louvre (entre autres musées) dont près de la moitié des visiteurs ne viennent voir que La Joconde de Léonard de Vinci — génie parmi les génies s’il en est — et on a la collection de La Pléiade par Gallimard qui sanctifie tous les auteurs méritant leur place dans cette collection ô combien sélect.

Pourtant tout cela n’est finalement que norme, institution et histoire. Nous considérons Léonard de Vinci « génie » car on nous a toujours dit que c’en est un, et bien sot serait celui qui remettrait cette affirmation en cause. Peu nombreux sont les auteurs rentrant à La Pléiade de leur vivant, comme s’il fallait que le Temps ait éprouvé les œuvres des auteurs à la moulinette de la mémoire avant de pouvoir espérer en faire partie. Mais ces systèmes laissent combien d’esprits brillants sur le côté ? Combien de petits maîtres ont contribué à l’art de leur temps et dont pourtant le Temps impitoyable à dévoré chaque syllabe du nom pour ne rien laisser à part des livres jamais réédités, des musiques oubliées, des peintures perdues, des films dont la bande est rongée de moisissure, etc…


Mozart est là

Il y a un problème aujourd’hui à assumer le génie des artistes qui nous sont contemporains. Comme si c’était trop tôt pour le déclamer, ou un mot trop fort pour être employé. Mais posons-nous une question : qu’est-ce qu’on attend pour crier le génie des artistes d’aujourd’hui ? Et surtout : qu’est-ce qu’on s’en fout qu’ils soient encore vivants, voire jeunes, voire avant-gardistes ? Il ne faut plus attendre pour porter les génies aux nues, à notre ère numérique où tout passe et rien ne reste, nous n’avons plus le temps de tergiverser. Cette position est semblable à celle des Préraphaélites, un mouvement de jeunes peintres qui eux aussi clamaient le génie qui leur était contemporain comme étant au même niveau que celui de leurs illustres prédécesseurs.

Et pourtant, comme nous parlions des définitions plus haut, il y a un glissement sémantique curieux à observer : aujourd’hui, on nomme à peu près tout ce qui se fait de bien de « génial » ou que la personne qui l’a fait est un « génie ». Étrange antithèse, alors que l’on ne nomme plus personne génie, tout le monde peut y prétendre (non sans une pointe de second degrés). Alors qu’est-ce qui se passe dans notre tête quand on dit que l’Epic Sax Guy ou ce fameux chasseur de kangourou sont des génies, en dehors de l’aspect ironique de la chose ?

D’un coté, il y a une désacralisation du terme, qui nous permet d’affirmer dans une conversation entres amis : « La Cité de la peur ? Ah ouais c’est du génie ». De l’autre, il y a peut-être, justement, ce flot numérique qui ne nous laisse pas apprécier les choses à leurs justes valeurs. Le génie se fait alors météore, gloire bien vite fané. Ou alors au contraire, dans l’urgence de mettre un point d’honneur à ce que l’on crée aujourd’hui et avant de le perdre, on le décore de la médaille du génial pour qu’il reste, peut-être quelques clics supplémentaires, dans les mémoires. Entendons-nous bien, je ne dis pas que c’était mieux avant (d’ailleurs ceux qui disent ça, vous pouvez aller crever svp ?). Je dis juste que c’est aujourd’hui notre façon de consommer la culture, et comme toutes les façons précédente d’y avoir accès, elle a ses avantages et ses défauts.

Et d’un autre coté, on pourra m’opposer le choix de mon exemple. Il y a un fait qu’on ne pourra pas retirer à Squarepusher, c’est qu’il fait de la musique, et aujourd’hui la musique, plus que les autres arts à l’exception du dessin, connais depuis peut-être l’invention de la radio un incroyable bond de productivité. C’est clair qu’à l’époque de Mozart, des compositeurs qui vivent de leur art il y en avait quoi… 30 à tout péter dans l’Europe ? Encore une fois ce phénomène est amplifier par la montée d’Internet et de notre ère numérique qui nous abonde, qui nous submerge, de musique. Avec cette multiplication d’artistes musicaux, plus ou moins anonyme, il est plus flou encore de définir le génie (il faut dire qu’ils se cachent bien les bougres).

Alors qu’avec le cinéma ou la littérature, l’accès pour le public est plus ardu : pour le cinéma, c’est la nécessité de moyen financier important pour produire les films, et pour la littérature ce sont les voies impénétrables de l’édition qui amène un livre écrit-corrigé-imprimé chez le libraire. Donc, quelque part dans notre tête, on se dit que si un réal ou un écrivain à réussi à se démerder de tout ce bordel, c’est qu’il a un peu plus de mérite (et donc plus de talent ?) que le gars qui sample sur FruityLoops et qui publie ses œuvres gratuitement sur SoundCloud. C’est donc plus facile pour nous de dire que Tarantino ou Houellebecq est un génie car il sont arrivés jusque là, ils se sont fait une place dans toutes la masse des cinéastes et auteurs en puissance.

Mais Squarepusher n’est qu’un exemple. J’estime que Squarepusher a un génie musical, une maîtrise artistique, équivalente à celle de Mozart. Et ce n’est ni gratifiant pour l’un, ni insultant pour l’autre. Reste désormais à l’Histoire de juger si ma vérité est à l’épreuve du temps, mais je sais ô combien elle a fait des erreurs au cours de son flot.