Axolot – Explorateur d’Histoires

L’axolotl est un petit amphibien mexicain qui a pour particularité de rester toute sa vie à l’état larvaire. C’est derrière l’alias de ce surprenant animal que se cache aussi, et depuis bientôt 10 ans, Patrick Baud. Amateur de curiosités, d’étonnement et d’insolite, il partage avec son public ses connaissances et son émerveillement pour le monde si vaste et si varié qui nous entoure. En bon explorateur, Patrick voyage autant de pays en pays que de média en média, passant de la vidéo Youtube à la conférence scénique, promouvant inlassablement notre monde pour ce qu’il a de si surprenant. A l’occasion du festival Frames, qu’il co-organise avec l’association La Boîte, nous avons pu rencontrer ce personnage unique de la scène des vidéastes français, afin de lui poser quelques étonnantes questions.


 

Une grande partie de ton travail est centré autour de la vulgarisation de sciences de toutes espèces. Au vu de ton succès, le public est clairement en recherche de cette démocratisation. Mais ça sert à quoi de ton point de vue la vulgarisation ? Et comment expliques-tu un tel engouement ?

Je pense que les chaînes de vulgarisation ont commencé à se développer vers 2013. C’est l’année où j’ai lancé ma propre chaîne Axolot. A l’époque, il y avait beaucoup de contenu qui parlait de popculture, de jeux vidéos, mais pas vraiment de chaines consacrées à la transmission de connaissances, comme un C’est Pas Sorcier à la télé. Il y avait à mon avis une attente de ce type de contenu, et on a vu dès le début de ces chaînes que la demande était là. les chaînes de vulgarisation ont donc commencé à prendre de l’ampleur, notamment je pense grâce au soutien d’Antoine Daniel, qui faisait la promotion de vidéastes dans son émission Le 29, et on est nombreux à avoir bénéficié de l’impact d’Antoine, qui a vraiment contribué à l’émergence de cette scène.


 

Il y avait vraiment une recherche de format comme C’est Pas Sorcier, j’en reviens là, qui n’était plus comblée dans les médias classiques après l’arrêt de l’émission, et donc le créneau a été pris par les créateurs d’internet. Ça répond à un besoin du grand public, que chacun a, de comprendre des concepts qui sont inaccessibles frontalement, sans formation. Je pense qu’on aime tous apprendre, comprendre de nouvelles choses, et pour moi ce n’est pas une surprise que ce type de contenu fonctionne autant.

Frames est depuis 4 ans maintenant la plate-forme d’exposition privilégiée de ce contenu. Ce festival est la création de l’association La Boîte dont tu fais parti. Peux-tu nous raconter comment est venue l’idée de Frames ?

Le projet a dû naître vers 2014. A cette époque, mon comparse François Theurel, Le Fossoyeur de Films, et moi étions souvent invités dans des conventions comme la Japan Expo, par exemple. Et ce qui m’avait frappé, c’est que c’était les vidéastes qui faisaient venir le plus de monde, alors que c’était censé être des événements plutôt manga, popculture… Du coup nous les vidéastes ressemblions à des pièces rapportées dans ces conventions, quand bien même c’est nous qui ramenions le plus de monde. C’est là qu’on s’est dit avec François que c’était bizarre qu’il n ‘y ait pas d’événement consacré à ça, puisque manifestement le public était là. On a commencé à en discuter aussi avec Gilles Boussion et Vincent Clap, maintenant les président et trésorier de l’association La Boîte, qui avaient à l’époque un cinéma à Avignon.

Quelle était la volonté derrière la création de ce festival ?

Au départ ce n’était pas censé avoir l’ampleur que ça a pris aujourd’hui. On imaginait plutôt des projections de travaux de vidéastes dans le cinéma, pour qu’ils puissent montrer directement leur contenu au public et interagir avec lui. Ça ne devait pas être un festival dans notre idée première. Mais au moment où on y réfléchissait, deux conventions du même type, la CAVICon et la NeoCast se sont créées, on est même allé à la NeoCast. Ça nous a aidé à voir ce qu’on voulait faire et ce qu’on voulait pas faire. On a pu en tirer les leçons et on a mis en place Frames suite à ça. C’était une volonté de créer un événement qui satisfasse autant les festivaliers que les invités, parce que planter les youtubeurs pendant tout le week-end derrière une table de dédicaces, on voulait absolument éviter ! On avait envie de mettre d’abord en avant le contenu et les connaissances de nos invités, et surtout avoir une ligne éditoriale, et de choisir les invités en fonction de leur contenu, et pas de leur nombre d’abonnés.


 

La première année, on avait une vingtaine d’invités, essentiellement des amis. Avec François, on apportait bien sûr notre réseau, et on savait que les gens qui venaient avait quelque chose à transmettre au public par le biais de format « live » : conférences, tables rondes…, notamment les vulgarisateurs. La première année, on n’avait pas d’expérience d’événementiel et on tâtonnait un petit peu, mais par miracle l’événement s’est bien déroulé, et festivaliers, bénévoles et invités étaient tous très contents. C’était une première réussite donc, et croyez-moi c’était pas gagné. Et chaque année, l’événement a grandi peu à peu et cette année, on est clairement en place. On est le principal événement qui met en avant le contenu de Youtube en France, et je suis très fier de l’équipe, qui a bien sûr grandi avec le festival. Aujourd’hui tout est plus organisé et compartimenté, chacun à sa tâche, c’est plus carré qu’au début, et on est très heureux.

Dans tous tes travaux, tu recherches ce que la vie et l’existence a d’étonnant, d’extraordinaire, d’insolite. Pour toi qu’est-ce que ça veut dire ? Comment on, tu décide ce qui est extraordinaire ou non ?

Je pense que ça vient souvent du décalage par rapport à un contexte de base. L’exemple qui me vient en tête c’est ce temple hindou qui se trouve en plein milieu du Queens, à New York. C’est une vraie curiosité de voir ce temple traditionnel au milieu des buildings, alors qu’en Inde il serait banal. La distinction par rapport à une situation donnée est donc ce qui suscite l’étonnement, que ce soit pour des lieux, pour des personnages. C’est ce petit quelque chose qui sort de la normalité, qui va surprendre nos attentes et nos habitudes.

Mais parfois, certaines choses sont étonnantes et fascinantes dans l’absolu, indépendamment de tout contexte. Je pense à des histoires de sciences, des expériences incroyables qui ont pu être menées, des personnages avec des destins vraiment extraordinaires et hors du commun, comme j’ai pu en parler dans mes Axoportraits, où j’ai essayé de mettre en avant des oubliés de l’Histoire qui ont pourtant eu des destins incroyables. De la même manière, dans mes Etranges Escales, j’ai parlé de lieux étrange dans leur contexte, comme le temple hindou, ou aussi la statue de Lénine en haut d’un building toujours à New York, mais aussi de lieux extraordinaires par nature, par exemple l’Eglise des Fantômes à Prague.


 

Depuis 2015, tu co-organises La Veillée, véritable spectacle vivant qui diverge un peu de ton contenu habituel. Comment est venue l’idée de ces soirées ?

Au départ, c’est né d’une coïncidence. Je fouinais dans les bacs d’une librairie à Londres et je suis tombé sur un livre qui s’appelle The Moth, qui racontait une compilation d’histoires racontées pendant des veillées, qui s’appellent The Moth. qui existent depuis les années 90 aux Etats-Unis. Le concept de l’événement, c’est de faire venir des gens sur scènes pour raconter leurs histoires extraordinaires. J’ai tout de suite eu un coup de foudre pour cette idée, que je trouve toujours géniale de simplicité et d’efficacité. J’ai dévoré ce livre et de retour en France, j’ai voulu créer un événement équivalent. Je me suis associé avec mon ami Damien Maric, qui est un homme de spectacle qui organise pleins de trucs. L’idée lui a beaucoup plu, lui-même a vécu des choses très étonnantes dans sa vie. On a très vite trouvé et choisi le théâtre Tristan Bernard à Paris, moi j’ai adapté le concept original pour lui donner une identité propre, pour essayer de retrouver cette ambiance de veillée nocturne au coin du feu.


 

Ça fait 4 ans et ça fonctionne très bien, j’en suis très heureux. Pourtant, comme pour Frames, la première c’était de la folie sur le papier. Faire venir sur scène des gens, principalement des inconnus, pas forcément des narrateurs professionnels habitués à monter sur scène, issus de tous les horizons, et les laisser parler spontanément d’une histoire, ça semblait dingue. Et encore une fois miraculeusement ça a été un formidable moment d’échange et de convivialité avec le public dès la première fois, et ça continue depuis. Ça devrait logiquement se casser la gueule. Il pourrait très bien y avoir des invités qui perdent leurs moyens, qui s’en sortent pas… On accompagne un peu ceux qui le souhaitent en amont mais généralement c’est complètement naturel et spontané. Les gens racontent leurs histoires comme s’ils étaient autour d’un feu avec des amis.

La neuvième Veillée sera donc le 19 Novembre, et pour la dixième édition qui aura lieu l’année prochaine on prépare quelques surprises, un événement un peu plus important.


 

Tu as commencé ta création de contenu pour le public à la radio, avec l’émission Exocet. Aujourd’hui où le format audio et le podcast connaissent un succès notable, tu n’as pas envie de retenter l’aventure radio, ou podcast ?

Si, complètement, c’est quelque chose qui me travaille depuis pas mal de temps. Je suis moi-même gros consommateur de podcast, et j’ai toujours beaucoup aimé la radio, qui est vraiment mon premier amour, mon premier échange et partage avec le public. Je réfléchis depuis pas mal de temps à un concept de podcast, mais je ne veux pas faire un podcast juste pour faire un podcast, il faut que ça apporte vraiment quelque chose. Je ne suis pas encore arrêté sur un concept, mais j’y pense.

Après le truc, c’est que le podcast n’est pas en direct par rapport à la radio. Y’a pas de public, pas d’audience directe, et c’est difficile de se passer du petit frisson du direct de savoir qu’à l’autre bout y’a potentiellement des tas de gens qui sont là, qui écoutent. Ça n’empêche pas que je pense au podcast. Ça se fera peut-être.

Dans ta longue carrière, tu as fait de la radio, tenu un blog, fait des vidéos. Tu es monté sur scène, as écrit des BDs, fait des conférences comme à Frames, écrit pour des magazines comme AAARG. De tous ces formats, lequel est celui que tu préfères ?

C’est difficile à dire. Tous les formats ont leur charme et leur intérêt. C’est pour ça que j’essaie de me diversifier autant, j’aime bien tenter de nouvelles choses. La vidéo apporte des choses que la simple écriture ne peut pas apporter : la dimension illustrative, la mise en scène… Quand j’avais le blog, c’était un plaisir d’écrire les histoires que je racontais, mais la vidéo a ajouté une dimension, une atmosphère que je pouvais poser en plus. C’était une nouvelle manière de raconter des histoires; la radio offre son propre plaisir aussi, tout se repose sur la narration, c’est encore une autre manière d’aborder l’histoire. La Veillée, c’est vraiment autre chose encore. Il se passe quelque chose avec le public, c’est immédiat, c’est un moment de vie partagé de la manière la plus directe qui soit.

Toutes ces plate-formes offrent chacune des outils pour raconter des histoires, et touchent différents domaines de la sensibilité de chacun, tout simplement. J’aurais du mal à dire ce que je préfère, parce que je ne peux pas, je ne veux pas me passer des autres dimensions de la création.

Et la télé ? Ce média t’attire ou tu restes trop attaché à Youtube et Internet ?

Mon documentaire Chasseur de Monde, dernier projet en date, a été justement co-produit par la RTS, France 3 et TV5 Monde. De fait, des choses se font déjà avec la télé, mon documentaire y sera diffusé justement. Personnellement j’ai jamais couru après la télé, parce que sur internet j’ai une liberté extraordinaire, et surtout je n’ai pas de nécessité à aller vers la télé, vu que j’ai des moyens de production autres à ma portée, comme l’aide du CNC à la création sur internet depuis deux ans, les financements participatifs… Des tas de solutions existent pour s’affranchir des vieux modèles, en particulier celui des chaînes de télé, alors qu’avant c’était le chemin obligé.


 

Ensuite, de plus en plus de collaborations se font. Les chaînes de télé viennent vers les vidéastes, et leur offrent des moyens de productions inaccessibles autrement. J’ai notamment fait avec d’autres vidéastes une série de vidéos de vulgarisation qui s’appelle Le Vortex avec Arte. Ils ont eu l’intelligence, et c’est remarquable, de laisser les youtubeurs en liberté. Parce que sur Internet, les créateurs sont habitués à une totale liberté, de ton, de forme, et si on les bride par rapport à ça ça ne fonctionne pas. Je pense que ces collaborations vont se multiplier et seront très fructueuses, mais seulement si cette liberté est respectée à la base, si les chaînes de télés comprennent ce mode de fonctionnement des vidéastes d’internet.

A Frames tu a présenté une version longue de Chasseurs de Mondes, ton documentaire sur les exo-planètes. Tu pars chercher l’insolite et l’extraordinaire de plus en plus loin. Alors, quelles sont les prochaines étapes du voyage d’Axolot, et de Patrick Baud ?

Le documentaire est un format que j’aimerai développé plus, parce que c’était assez passionnant à réaliser. Aller au Chili pour visiter ces observatoires incroyables, rencontrer tous ces scientifiques que vous pouvez voir dans la version longue, des gens incroyables comme Michel Mayor, Alexandre Astier… J’ai vraiment envie de continuer dans cette lancée-là, de travailler à nouveau sur un documentaire, de prendre le temps de développer un sujet et de le creuser, surtout à une époque où sur Youtube, le contenu culturel est parfois résumé par des listes, des tops, qui vident de leur substances des histoires extraordinaires à développer. Les chaînes de Top ont leur intérêt pour prendre connaissance des faits, des histoires, mais on reste sur notre faim, on titille notre curiosité sans la satisfaire. Le format documentaire permet justement de traiter une histoire en profondeur, d’aller au bout d’une sujet. Je réfléchis donc maintenant à ce sujet, qui me permettrait de voyager sur place, de rencontrer plus de gens… Pour les vidéos, de nouveaux épisodes d’Étranges Escales ont déjà été tournées, mais mon prochain projet sera dans la lignée de Chasseurs de Mondes.