Apocalypse au festival Indépendances et Création 2019

Où chercher un des meilleurs festival de cinéma d’art et d’essai, accessible à tous et doté d’une sélection de films aussi surprenante que variée ? À Auch, dans le Gers bien sûr. Admettons-le, voir un tel festival dans ce département peut paraître incongru. C’est sans doute ce qui a attiré Guerre et Famine en quête d’apocalypse dans ces terres désolées, à la découverte de nouvelles pépites du septième art, de chèvres maudites, et de moments conviviaux en compagnie des cinéphiles du Gers et d’ailleurs.


 

Salut les p’tits potes c’est votre Reporter Guerre. Commandé par le Tout-Puissant, j’ai pour habitude de vous narrer de façon chronologique nos pérégrinations en festival. Mais vous parler de notre voyage de salle en salle et de film en film dans ce charmant Ciné32 d’Auch n’aurait que peu d’intérêt. Ça serait comme vous narrer uniquement les voyages en avion pendant un tour du monde. Or, ce qui vous intéresse, ce sont les escales, et les heures passées à voir un nombre conséquent de pellicules, quatorze sur les quatre jours pour ma part. Ce fut un beau voyage, des ambiances les plus glauques aux réflexions les plus philosophiques, et je me propose de vous le conter dès à présent.

Mais avant tout, quelques mots sur ce festival. Le festival Indépendances et Création existe depuis 1998. Durant quatre jours automnaux, au bord du Gers ondulant, dans les cinq salles chamarrées du Ciné32 d’Auch, une cinquantaine de films sont projetés pour les curieux et les visiteurs de tout poil. Pas de compétition, pas de prix du festival, juste une plate-forme pour permettre à des cinéastes de montrer leurs œuvres en avant-première à un public bienveillant et en quête de surprises. C’est aussi un endroit idéal pour les distributeurs de présenter des réalisateurs étrangers à des spectateurs ayant peu d’occasions d’en voir dans les petits cinéma campagnards du Gers. C’est en gros une porte d’entrée luxueuse sur un cinéma différent, à travers des séances spéciales dans tous les cinémas du Gers, des partenariats avec les lycées pour faire venir des cinéphiles en herbe avides de découvertes, et une sélection qui cherche avant tout la diversité. Parlons donc de ce voyage en salles obscures, et de ses étonnants rebondissements.

Comme chaque année, ce festival est pour votre serviteur l’occasion de se ressourcer en cinéma asiatique. Passionné des cinéastes d’Extrême-orient, je dois bien dire que mes attentes furent comblées, notamment par la variété des films proposés. Dans une approche classique très méditative du cinéma chinois, j’allais à la rencontre de 3 aventures de Brooke, le premier film d’une jeune réalisatrice du nom de Yuan Qing. Dans cette fable douce et rêveuse, on suit Brooke, jeune pékinoise en voyage en Malaise. On verra trois versions parallèles de ce séjour, nous plongeant chacun de plus en plus dans la psyché de l’héroïne, pour découvrir les motivations enfouies qui l’ont poussée dans cette campagne malaise. Une réflexion subtile sur le deuil, une belle histoire et des plans magnifiques des paysages méconnus de Malaisie : un début prometteur pour Yuan Qing, qu’on a hâte de revoir à l’œuvre.

Le jour brillant et calme de Malaisie n’aurait pu être plus différent que la nuit crasseuse et chaotique de Tokyo que nous proposait Takashi Miike, dans son nouveau film First Love. Le prolifique réalisateur japonais nous emmenait cette fois-ci dans la soirée agitée de Léo, jeune boxeur orphelin, et Monica, jeune prostitué toxico, mêlés par erreur à une embrouille de yakuzas. Miike fait le choix de mélanger Tarantino et Shonen pour livrer un cocktail explosif, riche en hémoglobine et en humour absurde. Combat de sabres, lunettes de soleil, morts grotesques, psychopathes en petite culotte et fantômes qui dansent dans le métro, tout est réuni pour que vous passiez un excellent moment, et Takashi Miike prouve encore une fois avec ce cent-deuxième long-métrage en trente ans de carrière, que quantité et qualité peuvent faire bon ménage.


 

Parlons aussi de Nina Wu. C’est une nécessité. Nouveau film de Midi Z, réalisateur taiwanais, c’est le second seulement à arriver en France, après l’excellent Adieu Mandalay. Et il arrive non seulement en France, mais aussi en plein dans le ventre, comme un coup de pied retourné de Jean-Claude Van Damme. Cette tentative d’humour masque mal le malaise absolu dans lequel nous plongea ce long-métrage. Le film suit en plans serrés l’actrice Nina Wu, qui tente de percer dans les superproductions de cinéma après une petite carrière dans la pub. La réalisation et l’ambiance est oppressante au possible, et on subit ce film, exécuté d’une main de maître, et son cri du cœur quant aux tabous du milieu du cinéma, particulièrement présent en Asie hélas. Un film incroyable, absolument pas gentil avec son spectateur. Une claque dans ta gueule et en PLS sous ton lit. A voir absolument si vous en avez l’occasion :  c’est un chef d’œuvre.


Merci Sif

L’Asie nous réservait aussi des voyages plus parisiens lors de ce festival, et surtout plus musicaux. Le film s’appelait La Nuit Venue, premier long-métrage de Fréderic Farrucci. Le film narre l’histoire de Jin, un DJ clandestin chinois, travaillant comme chauffeur de VTC pour la pègre du Chinatown parisien, et de sa rencontre avec Naomie, une call-girl mystérieuse et sophistiquée. On a donc le droit à de longues minutes de voyages nocturnes dans les rues et les avenues parisiennes, suivant le mutique Jin au son d’une électro extrêmement qualitative, qui nous emmène planer parmi les rêves sombres des poètes urbains. Cette musique remarquable, c’est celle du talentueux musicien Rone, qui compose la BO de ce film avec beaucoup de maîtrise et de subtilité, en plus d’un caméo fort sympathique. Hélas, le film doit aussi avoir un scénario, et c’est là que ça coince. Les poncifs du thriller à la française sont égrenés les uns après et les autres, tout semble artificiel et écrit dans le déroulement des événements. Ces problèmes d’écritures se manifestent surtout dans la relation entre Jin et Naomie, à laquelle on ne croit pas une seconde. Un film passable donc, mais décevant face aux promesses qui nous sont fait lors des premiers plans de nuit.

Un autre film magnifique, mais un autre film décevant, celui de Jennifer Reeder : Knives and Skin. La réalisatrice plasticienne fantasque du cinéma américain nous livre un teen movie féministe et onirique, qui suit la vie d’un lycée américain du Midwest après la disparition d’une de ses élèves. L’utilisation de l’image est magnifique, et la beauté des plans ne fait jamais défaut. Les acteurs et actrices sont convaincants, et Jennifer Reeder distord avec malice les codes du teen movie à l’américaine pour en faire un vrai film social et vindicatif. Néanmoins, l’écriture reste assez lourde, et l’ambiance à la Stranger Things fait très déjà-vu. La réalisatrice semble aussi se perdre dans l’esthétique de ses plans, pour nous livrer au final une histoire assez plate, ou peu d’événements se produisent et ont réellement de l’impact sur les personnages.

Un réalisateur qui ne déçoit pas, et ce depuis de très longues années et même décennies, c’est Marco Bellochio. Depuis bientôt soixante ans, le maestro italien aussi prolifique que divers dans sa filmographie s’attaque au portrait  d’un nouveau personnage, et ainsi à un genre de films italien au possible : le film de mafia. Le personnage de ce film est un traître, Le Traître même, qui aida à faire tomber la mafia sicilienne à la fin des années 80 :  Tommaso Buscetta. Il ne s’agit toutefois pas d’un film de mafia classique. Ainsi, même si l’introduction du film nous offre son lot de règlements de comptes, Bellochio s’intéresse ici à montrer la mafia sous l’angle de sa chute. La chute des valeurs, des hommes, d’une Italie romanesque et romancée, c’est ce que nous montre Bellochio dans cette remarquable fresque, empruntée de dignité et de maîtrise, et portée par l’acteur principal, Pierfrancesco Favino, malgré sa ressemblance troublante avec l’exceptionnel Léodagan aka Lionnel Astier.


 

Comme tous les festivals, il fallait bien sûr qu’il y ait une purge. Au moins une, qu’on puisse détester profondément. La palme de plomb de l’année revient donc à Sortilège, film pseudo-conceptuel du réalisateur Ala Eddine Slim, qui se définit on ne peut plus justement comme « un parasite du cinéma ». Son idée de génie : pas de dialogues, 10 mots prononcés dans tous le film. Tout à l’ambiance, au regard, au sound design. Excellent concept pour un court-métrage, un enfer absolu pour deux putains d’heures d’ennui profond. Ajoutez à ça une première heure absolument inutile pour l’intrigue, un symbolisme putassier et incompréhensible qui offenserait le plus nul imitateur piteux de Jodorowsky, un serpent géant et un hommage grossier à Kubrick, et vous avez assez des raisons pour éviter ce film, qui n’est qu’esbroufe et branlette pseudo-surréaliste de fond de tiroir.

Mais mon camarade Famine et moi même fûmes à maintes reprises séparés lors de nos visionnages cinématographiques. Ainsi, a t-il des avis sur lesquelles je ne peux me prononcer, et je lui laisse donc la parole (ou plutôt le clavier) :


 

En terme de film asiatique, Guerre a sans doute rater le vilain petit canard du lot. Le Lac aux oies sauvages de Diao Yi’nan a l’apparence du canard laqué, mais le sombre goût de regret de l’œuf de cent an. Un chef de triade commet une boulette et tue par inadvertance un policier. Se lance alors une chasse à l’homme d’ampleur national. Dans ce chaos, notre héros rencontre une « baigneuse » qui va l’aider à réaliser son plan : réussir à faire en sorte que la prime mise sur sa tête revienne à sa femme. Ce qui qualifierais le mieux ce film relativement banal est le terme « inabouti ». On enchaîne les scènes qui ont au final peu de sens et ne servent ni l’intrigue, ni l’ambiance du film. En dehors de ce synopsis assez peu crédible, tout s’avère sonner faux : les acteurs semblent gauches, ne sachant vraiment quoi faire à l’écran. Sérieusement, un chef de triade qui rentre dans une pièce en mangeant (mal) une Knacki, à aucun moment ça rend le personnage crédible. Le film est vaguement tendu par la paranoïa ambiante, mais le faible intérêt porter aux personnages principaux par leur antipathie globale finit de faire retomber un soufflé qui n’avait déjà pas très bien monté.

Et enfin un dernier film asiatique, japonais même, mais qui lui a l’apparence de la blanquette de veau, ou de tout autre plat bien franchouillard. En effet, La Vérité qui nous présente Catherine Deneuve et Juliette Binoche en têtes d’affiches ne nous laisse pas soupçonner qu’à la manœuvre se cache Hirozaku Kore-Eda, le lauréat de la Palme d’Or 2018 avec Une Histoire de famille. Dans La Vérité, on retrouve évidemment le thème cher au réalisateur nippon : la famille, et son lot de joie et de squelettes dans les placards. On suit ici Lumir (Binoche) qui rend visite à sa mère, Fabienne (Deneuve, qui joue quasiment son propre rôle, à vrai dire), vieille actrice célébrissime en fin de carrière. Alors que Fabienne sent sa fin en tant qu’actrice approcher, elle qui a été si célèbre, Lumir est bien déterminée à régler ses comptes avec sa mère qui fût si absente. Malheureusement, je n’ai pas eu le privilège de voir Une Histoire de famille, mais il me semble que Kore-Eda n’a pas réellement réussi à transformer l’essai. Loin d’être médiocre, La Vérité manque peut-être un peu de ce je-ne-sais-quoi qui aurait pu faire de lui un excellent film. Le métrage est bien sûr porté par ses deux grandes actrices et par une mise en abîme sur le milieu du cinéma qui amène à une interrogation profonde sur notre rapport à la vérité (d’où le titre). Est-ce qu’être acteur, c’est être faux ? Où commence le jeu et où commence la vie réelle ? Et enfin, doit-on tout sacrifier pour son art ?


 

Notre voyage fut bien plus long bien sûr. D’autres films brillants et moins brillants furent vus, des réalisateurs furent rencontrés, des sandwichs et des padthaïs furent consommés, bref, le plaisir fut globalement largement au rendez-vous. Un grand merci à l’organisation du festival et à la sympathique chargée de presse de Ciné32, et à tous les bénévoles pour donner par ce festival quelques nobles lettres de culture à un département que trop jugent rural à l’excès. Enfin, pour répondre à l’interrogation qui vous hante depuis l’avant-propos de cet article : Oui, je l’ai croisée, la Chèvre Maudite. Et depuis, j’ai froid dans le dos.