Orphelin, SDF et Vice-Champion du monde

La vie n’est pas toujours une sinécure. Vous-même qui lisez cet article en ce moment, vous avez peut-être un ongle incarné, un problème de wi-fi, ou vous avez un peu de vague à l’âme. Huanfeng lui, vit seul depuis l’âge de douze ans. Pourtant, ça ne l’a pas empêché d’atteindre la finale des championnats du monde League of Legends cette année, et d’être considéré comme un des meilleurs joueurs du monde à seulement 19 ans. Et vous, c’est quoi votre excuse ?


Pauka

La bonne ambiance à la maison

Pardonnez moi cette introduction détestable qui a dû vous donner autant d’urticaire en le lisant que j’en ai attrapé en l’écrivant. Néanmoins, le destin de Tang Huan-Feng est tellement incroyable et inspirant qu’il méritait bien une petite maxime de connard en introduction. HuanFeng est né le 20 Mai 2001 à Dongxing, une petite ville portuaire chinoise à la frontière vietnamienne, d’une grossesse involontaire et d’un mariage forcé. Vous le sentez comme moi, ça ne présage rien de bon.

File:Dongxing from river.jpg - Wikimedia Commons
Architecturalement ça donne pas envie, mais en vrai c’est plutôt sympa comme coin.

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Il grandit dans un cadre familial détestable, son père étant rarement à la maison, ne revenant que pour se mettre sur le museau avec sa femme, le petit Tang servant d’arbitre dans les disputes de couple. Pour s’évader un peu de cette sympathique ambiance, Huanfeng fait comme vous et moi : il part dans sa chambre jouer aux jeux vidéo, et se prend de passion pour le nouveau jeu populaire League of Legends.

Et puis un jour, alors qu’il a 12 ans et que son père est loin, lui et sa mère apprennent que le père ne reviendra pas, qu’il a fondé une nouvelle famille ailleurs. Alors, après quelques mois, ne supportant plus de vivre avec l’enfant qu’elle n’a jamais voulu, sa mère s’en va, elle aussi, sans dire un mot. Et Huanfeng se retrouve à devoir vivre seul à 12 ans.

N’importe lequel d’entre nous serait dans cette situation en PLS sous un pont avec deux cannettes de 8.6 en attendant la mort. Huanfeng lui, se dit que ça va aller, qu’il est capable de se débrouiller tout seul. Epaulé par ses camarades de classe et ses professeurs, il continue sa scolarité et apprend à devenir indépendant, vivant sur les 600 yens, environ 50€ que son père lui envoie chaque mois. Tout en continuant de pratiquer sa passion sur l’ordinateur que son père lui a laissé en guise de cadeau d’adieu.

Huanfeng n’est pas complètement délaissé par sa famille cependant, contrairement à ce que mon titre putaclic laisse entendre. Son père l’invite chaque année à passer le nouvel an avec sa nouvelle famille, mais Huanfeng est quelque peu traumatisé par l’idée même de famille, et préfère passer ses fêtes avec deux de ses cousins au cybercafé, à s’entrainer toute la nuit sur League of Legends. C’est à l’issu d’un de ces nouvel an en 2015 que lui et ses cousins se lancent le défi de devenir joueurs professionnels.

Ca claque quand même plus que les bêtisiers de Patrick Sébastien

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L’Esport : un milieu sain et facile d’accès

Huanfeng prend ce défi très au sérieux. Et pour l’atteindre, il va commencer à développer une routine draconienne qui ferait passer Cristiano Ronaldo pour Gérard Depardieu, tout ça à l’âge de 15 ans on le rappelle. il se lève à 5H du matin pour s’entraîner avant d’aller au collège, profite de la pause déjeuner pour revenir dard-dard sur son vélo pour s’entraîner encore un peu, et triple d’efforts pendant les cours pour finir ses devoirs afin d’avoir du temps libre le soir pour jouer jusqu’à 23H. Tout en gérant la maison, les factures, le ménage et la bouffe bien entendu. Dormir c’est pour les faibles.

Huanfeng a toujours 15 ans, et est décidément un personnage d’anime. Car sa routine fonctionne. Il monte rapidement les échelons sur League Of Legends, et finit dans le même temps major de sa promotion en classe, obtenant de fait des bourses pour des lycées prestigieux. Mais sa décision est prise :  il veut passer pro, et il abandonne ses études pour se concentrer à fond sur sa future carrière de joueur professionnel.

En Chine, rares sont les gamers à utiliser leur propre ordinateur. Pour la plupart c’est cybercafé ou rien.

Kiffe

Malgré ses efforts, son niveau reste insuffisant pour se démarquer vraiment et avoir une chance au sommet. Il redouble de travail et d’application, et comme tout jeune arrivant sur le marché du travail, envoie son CV à tout potentiel propriétaire d’équipe et malgré quelques mois de galères, début 2018, une équipe qui se monte à Yinchuan est intéressée par son profil. Seul souci, Yinchuan se situe aux portes du Désert de Gobi et de la frontière mongole, à quelques 2 600 kilomètres de Dongxing. Il en faut plus que ça pour décourager Huanfeng, qui part naturellement en road trip, alternant train, marche et autostop pour rejoindre sa nouvelle équipe.

Huanfeng y est, sa carrière peut commencer. S’il peut désormais croire en ses rêves et y voir une réalité, celle-ci n’est pas des plus roses. Les joueurs vivent dans une maison insalubre sans eau courante, et reçoivent un salaire de misère, environ 350€ par mois. Pour Huanfeng, c’est déjà immense. Néanmoins, l’entente dans l’équipe n’est pas géniale non plus. Ainsi un de ses partenaires lui répètent qu’il n’a pas le niveau de ses ambitions,  et qu’il ferait mieux de s’engager dans l’armée. C’est mal connaître le bougre. Malgré ces conditions exécrables, Huanfeng et son équipe performent très bien, et parviennent à se qualifier pour la saison estivale de LDL, la division 2 du League of Legends professionnel chinois. Hélas, le propriétaire de l’équipe préfère miser sur le long terme. Il revend la place de l’équipe en LDL et utilise l’argent améliorer les conditions de vie et le confort de ses joueurs. Comme vous vous en doutez, cela n’est pas du tout du goût de Huanfeng, qui préfère quitter l’équipe et essayer de convaincre une autre équipe de LDL de l’engager. Retour au point de départ pour lui.

LDL : Ascension éclair et éclosion

Huanfeng s’est cependant fait remarquer par ses qualités de jeu, et il n’est pas sans ressources. Un de ses amis d’entraînement des cybercafés de Yinchuan, Leyan, vient d’être engagé par WuDu, une équipe de LDL. Sur les conseils de celui-ci, WuDu vient toquer à la porte de Huanfeng qui n’hésite pas une seconde, et signe ainsi son premier vrai contrat professionnel à l’âge de 16 ans. Les performances de WuDu et ses nouveaux joueurs sont très correctes, et ils finissent troisièmes de cette saison estivale. C’est cependant insuffisant pour se qualifier pour les PlayOffs. Et les performances de Huanfeng sont jugées trop inconstantes, et malgré ses efforts incessants pour s’améliorer, WuDu met fin à son contrat. Retour à zéro et gueule de bois pour Huanfeng, ça devient une triste habitude – qui heureusement va arriver à son terme.

Leyan转发关于Huanfeng的微博,终于洗白了? | 360°好玩娱乐网
Huanfeng et Leyan, au fond deux ados geeks parmi tant d’autres

SN新增强力AD选手,曾夺夏季赛冠军,IGY五人全进LPL联赛-热备资讯

Encore une fois, c’est son ami Leyan qui vient à son aide. Celui-ci a été engagé par IGYoung, l’équipe B des Champions du monde en titre Invictus Gaming. Leyan prend Huanfeng dans ses bagages, pour cette nouvelle saison 2019 en division 2. Huanfeng se retrouve enfin dans une structure vraiment professionnelle. Et cela se reflète dans la stratégie d’entrainement militaire mise en place par les coachs, à base d’entraînement en entrée, entraînement en plat, entraînement en dessert, et il reste encore un peu d’entraînement pour aller avec le digeo. Si cela correspond aux propres méthodes de Huanfeng, les résultats de l’équipe sont en demi-teinte. IGYoung finit quatrième de la saison de printemps mais se fait rapidement évincer en PlayOffs.

Déçue par ces résultats, la structure opère des changements radicaux, et engage un nouveau coach : Guoxi. Ancien joueur lui-même, il comprend les nécessités d’améliorer la dimension humain de l’équipe. Il délaisse donc l’entrainement draconien et favorise le team building, la communication, le mental et les liens entre ses joueurs, y compris hors du jeu, ce qui est alors une façon novatrice de coacher en Asie, qui peine à assimiler l’esprit start-up nation. Pourtant, bien plus que ses centaines d’heures d’entrainement, Guoxi, et ses méthodes, vont aider Huanfeng à sortir de sa timidité.

Suning's Huanfeng grew up in poverty but never gave up on his dream of going pro
L’équipe IGYoung au sortir d’un Escape Game. On vous laisse apprécier l’aisance et le swag.

Néanmoins, on ne chasse pas le naturel, et si Huanfeng parvient à un peu soigner ses traumas d’enfance,  à se détendre et réapprendre à faire confiance  aux autres et à ses partenaires grâce à Guoxi, il continue de passer la majeure partie de ses journées et de ses nuits à s’entrainer sur le jeu. Huanfeng est toutefois en pleine évolution. Avant la saison estivale, il demande à l’équipe de faire de lui le point central et la star du groupe, leur promettant des résultats à la hauteur de leurs attentes. Et cette fois, Huanfeng montre enfin au monde de quoi il est capable :  IGYoung finit deuxième de la saison estivale et démolit la compétition en PlayOffs. Huanfeng est champion de LDL, et son niveau est indéniable :  il est appelé à entrer dans l’élite des joueurs de ce jeu, où seuls sont appelés quelques centaines de prodiges parmi on le rappelle les 27 millions de gens qui allument League of Legends tous les jours.   Il est désormais aux portes de la LPL, la division reine du League of Legends chinois.

Entrée en LPL : rattrapage de dernière minute et progression Fulgurante

Il passe alors des essais chez une première équipe de LPL, JDGaming. Cependant, bloqué par le stress, il livre des performances désastreuses, et n’est pas engagé par l’équipe. Dépité par lui-même, Huanfeng est prêt à renoncer, mais son coach Guoxi n’entend pas le laisser gâcher son talent et le pousse à persévérer. Toutefois, les essais chez les autres équipes sont tout aussi décevants, et Huanfeng se prépare à une nouvelle saison en division 2. Alors, à la dernière minute du mercato, une équipe se présente et lui propose un contrat : Huanfeng est en LPL pour la saison 2020. Il signe chez Suning, une nouvelle équipe composée de joueurs hétéroclites et téméraires, où Huanfeng pourra s’épanouir pleinement.

On est clairement monté d’un cran en terme de hype.

Contre toutes attentes, la jeune équipe devient rapidement un outsider imprévu dans la Ligue, et à la fin de la saison estivale, Suning finit troisième contre toute attente, après avoir démoli les champions du monde en titre Funplus Phoenix. Suning échoue toutefois aux portes de la finale, écrasé par TopEsport, les futurs champions. Avec cette troisième place cependant, Suning décroche son ticket pour les Championnats du Monde. En deux ans et demi, Huanfeng s’est affirmé comme un des meilleurs joueurs à son poste. Il va maintenant devoir le prouver face à l’élite mondiale du jeu.

Championnats du Monde :  l’outsider ultime et le conte de fées

N’est-il pas sympathique ?

Pour sa première saison en division 1, Huanfeng va disputer la plus grande compétition du jeu, et affronter les meilleurs équipes des quatre coins du monde. Cependant, Suning n’est clairement pas un favori, ni même un vrai outsider au début de cette compétition. Si leur groupe est facile, ils sont cependant opposés à G2, les vice-champions en titre, et les titans du jeu en Europe. Sans concessions, Suning sort des groupes à la première place avec 4 victoires et deux défaites, ayant par deux fois défait G2. En quart de finales, ils retrouvent leurs compatriotes JDGaming, le numéro 2 chinois, l’équipe qui avait failli faire abandonner Huanfeng, et que Suning n’a jamais battu. Mais une seule équipe est la meilleure ce jour-là, et portés par un Huanfeng stratosphérique, Suning atteint le dernier carré. Face à eux, TopEsport, leurs bourreaux des Playoffs, considérés comme un des favoris du tournoi. Et pourtant encore une fois, Huanfeng et ses équipiers sont irrésistibles, et Suning file vers la finale après avoir défié tous les pronostics, et éliminé les numéro 1 et 2 de leur région. Face à eux, un dernier obstacle avant que ce groupe de jeunes chien fous ne puissent être sacré meilleure équipe du monde : les favoris du tournoi, les coréens invincibles de DamwonGaming.

J’aimerais vous dire que le conte de fées est allé à son terme, que David a vaincu Goliath, et que Huanfeng, l’enfant abandonné devenu star du jeu vidéo est devenu champion du monde. Malheureusement comme souvent, la réalité est une traîtresse, et la dernière marche était trop haute pour Suning, qui s’inclinera après une lutte acharnée contre leurs adversaires coréens bien trop forts pour qui que ce soit durant ce tournoi.

Ils l’ont mérité et leur parcours est incroyable aussi. ne les haïssons point.

Mais malgré cette défaite, force est de constater que Huanfeng et son parcours improbable ne peuvent que nous donner du baume au cœur. Abandonné enfant et seul, Huanfeng n’a jamais rien lâché, et est aujourd’hui considéré comme un des joueurs les plus prometteurs de l’histoire du jeu. Son équipe d’outsiders a fait taire toutes les critiques et renversé tous les obstacles, offrant un League of Legends sublime à regarder, et un parcours aux championnats du monde qui restera dans les mémoires.

Huanfeng a su prouver au monde qu’il fallait compter sur lui, mais il a aussi su apprendre de ce monde qui l’avait mis à l’écart, et devenir plus seulement un prodige du jeu mais aussi un équipier fiable et un joueur d’équipe. Le tout en restant fidèle à son caractère de garçon seul et introverti, appréciant se perdre de longues heures anonymes dans les métros et les villes, et surtout rentrer chez lui à Dongxing, pour s’asseoir sur la plage et regarder la mer.

« Moi, un ordinateur, une école, des potes et la mer. Je veux juste ça. Je n’ai pas besoin de plus » Huanfeng interviewé après sa qualification aux championnats du monde.

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