Homestuck, la BD-Fleuve qui ruine Zagreus

Pourquoi pas une petite pause BD dans votre 38ème run du die-and-retry Hadès ? Homestuck est le nom de la web-bande-dessinée (webcomic) d’Andrew Hussie publiée entre 2009 et 2016. Sept ans, des millions de fans, et 8 123 pages – que votre servante a intégralement lues sur cette période de publication. C’est la webcomic la plus longue de tous les temps, et l’un des livres les plus longs de tous les temps.

Vous connaissez Homestuck sans le savoir : le compositeur de la bande-originale (d’une BD ? oui oui) est Toby Fox, auteur du célèbre jeu indie Undertale. Toby Fox étant auteur-compositeur, il a gardé les droits de sa musique et l’a donc réutilisée pour son jeu, devenant le thème du personnage Sans, et l’hymne du jeu, repris et devenu viral jusqu’à très probablement atteindre vos oreilles.

« Megalovania », réutilisée dans Untertale. Droits : Andrew Hussie et Toby Fox

Un bon gros délire de nerd

Par bien des aspects, Homestuck est le délire de fièvre d’un gros geek en convention évanoui après sa sixième heure d’affilée dans la file d’attente de Mathieu Sommet en 2011. Ceci, par son scénario, sa façon maline d’utiliser les technologies du support webcomic, ses spécificités geek et ses trouvailles cosmogoniques absurdement rigoureuses, mais aussi sa possibilité d’identification et sa compréhension parfaite de son public. La webcomic a atteint un succès de niche parmi des millions de nerds en milieu fermé et est devenu le sujet d’un culte aujourd’hui confidentiel, à l’époque regrettable ou regrettée du site Tumblr. Je sais que je vends très mal mon sujet et c’est pourquoi je vous propose un pitch du scénario. Tranquillement, sans ambiguïté.

~ Quatre amis adolescents, John, Dave, Rose et Jade, reçoivent une copie du jeu-vidéo Sburb. En installant ce jeu, ces adolescents se voient attribuées des apparitions protectrices ressemblant à leurs aïeux. La simulation les absorbe dans un monde émulé tandis qu’un météore détruit supposément leur monde réel. Dans le jeu, les adolescents gagnent des pouvoirs jusqu’à atteindre le niveau « divin ». Ils ont la possibilité de vaincre le jeu. Cependant, John, Dave, Rose et Jade sont contactés par d’autres joueurs, des « trolls », d’une espèce alien différente, une autre équipe de douze joueurs également émulée dans Sburb. Cette équipe-ci a joué et perdu, puis triché, condamnant à la fois leur partie et celle des adolescents. Dans ce monde émulé, les quatre enfants vont devoir détourner les règles de leur environnement virtuel pour essayer de sauver leur peau. Pendant ce temps, les trolls, à l’aide de leur système de discussion qui ignore la continuité du temps, les regardent jouer et leur envoient des messages plus ou moins moqueurs ou compatissants, parfois pour les aider, parfois pour leur mettre des bâtons dans les roues. L’histoire délaissera progressivement John, Dave, Rose et Jade pour s’intéresser à leurs aïeux, Jane, Dirk, Roxy et Jake, ainsi qu’aux origines des douze trolls. Ah, et il a aussi un grand méchant, Jack Noir, et un moyen-méchant, Lord English, ou l’inverse, je ne sais plus, dépendant des règles de Sburb, et gagnent en puissance lorsque les enfants, les ancêtres et les trolls interagissent avec les règles de l’émulation de leur univers. ~

« A young man stands in his bedroom », première page de Homestuck. Droits : Andrew Hussie

Il est difficile d’écrire un pitch linéaire de Homestuck. L’histoire se passant dans des niveaux de réalité différents, dont certains virtuels, la webcomic est à bien des niveaux cybernétique (mot stylé voulant dire « système »). L’histoire se passe dans un système électronique vidéo-ludique, selon des règles précises et instables, que les protagonistes changent tout le temps. Parfois, la narration se passe dans le jeu qui est une partie d’un troll qui dépend de l’émulation de Sburb dans notre monde qui est lui-même une partie de Sburb d’un troll qui triche en rêve. Autant de niveaux de réalité qui permettent à Andrew Hussie d’écrire… n’importe quoi, le continuum du temps étant bien évidemment ignoré. L’auteur ne se refuse d’ailleurs jamais des petites apparitions méta où il s’autodénigre et met en exergue le simulacre général. Les « règles » du jeu sont à la fois absurdes et strictes, et constamment redéfinies. Garder en tête les règles de la cosmogonie de Homestuck relève du marathon mental – un défi qui, on le comprend, excite les plus geek et les plus snob qui n’ont que ça à faire de leur temps. C’est-à-dire, plus gentiment, que la communauté de fans de Homestuck est (ou était, jusqu’en 2016), très active, très accueillante et très explicative, travaillant sans cesse le matériau de Hussie pour intégrer les règles du « jeu » et les comprendre. Ceci étalé sur plus de 8 000 pages explique, entre autres, le niveau de « culte » parmi les fans qui ont eu la vaillance de tout lire et de tout comprendre.

Au niveau du média même de webcomic, je disais il y a un instant que Homestuck utilise beaucoup de possibilités à sa disposition. Andrew Hussie propose ainsi majoritairement de l’animation flash, caractérisée par un délai de quelques décisecondes entre chaque image lui donnant un aspect unique, énervé, ironique et mignon en même temps. Picturalement, il y a à boire et à manger : majoritairement du design minimaliste agrémenté de collages sans aucune pudeur à la Jamie Hewlett. Pour rappel, le site s’appelait originellement « M.S. Paint Adventures », soit « aventures sur Paint », faisant référence à l’aspect minimaliste et pixelisé du tracé. Mais Hussie ne se limite en rien, et collabore avec d’autres artistes selon sa charte graphique pour donner lieu à des animations 2D, animations sur flash, des niveaux de jeu-vidéo, des musiques et, pour finir, des interactions sur Snapchat. La webcomic possède même sa propre parodie « mal » dessinée par un personnage de l’histoire, Homosuck, qu’un des protagonistes visitera dans un voyage trans-réalités… bien évidemment.

Droits : Andrew Hussie

Intégration géniale des fans

Andrew Hussie a parfaitement compris son public, composé en majorité en 2009 de post-émos en quête de définition identitaire sur le site émergeant Tumblr, vivier de ce qui allait plus tard donner des Redditeurs cyniques, des Social-Justice-Warriors assoiffés de Twitter, des animateurs Blender et des designers de drapeaux de sexualités qui comptent triple au Scrabble. Ceci n’étant, bien sûr, absolument pas mutuellement exclusif avec des gens parfaitement vanillés et/ou très sympathiques. Et je précise, j’ai moi-même clôturé mon Tumblr après des années d’amour à faire partie de cette commu. Je disais donc : les différents systèmes édictés par Hussie s’emboîtent parfaitement avec une population en pleine quête identitaire. Hussie développe d’autres façons de résumer une personne et le monde, en créant des sexualités, des couleurs de sang, des couleurs de peau, et, coup de maître, en basant ses trolls sur le plus testé des systèmes identitaires rincés du monde, les signes du zodiaque. Chaque troll étant une incarnation d’un signe du zodiaque, chaque place du signe du zodiaque, une fois converti en binaire, donnant une couleur sur le référentiel RVB de Paint, chaque couleur translatée au sang d’un troll, équivalant à son statut dans la société, et ainsi de suite. Les trolls ont des noms en deux fois six caractères qui font douze, et leurs attributs sont fonction de leur numérotation dans la liste des signes, etc – un système propice aux anecdotes, appropriations non-canon, et au développement indépendant du lore par les fans.

De plus, l’apparence, d’abord minimaliste, des personnages, devient iconique, au sens propre du terme : simple, efficace, facile à mémoriser et à reproduire. Et, bien sûr, à réaliser en cosplay. D’ailleurs, à l’époque de la diffusion de Homestuck, le site Mspaintadventures proposait une boutique en ligne du T-shirt du troll/signe du zodiaque convoité, mais aussi de chaque personnage, à qui est attribuée une couleur spécifique. Les cosplays ont abondé lors de la parution de la webcomic, et on trouve encore des créations qui se placent tout le long du spectre entre le mec maigre déguisé en Luffy en despi et le talent d’artiste-artisan indéniable.

Droits : https://hopelesslyhomestuck.wordpress.com/, un exemple assez soigné de « trolls »

La reproductibilité de cette webcomic de 2009 ne s’arrête pas là. Chaque troll parle avec un système d’écriture qui lui est propre. Homestuck étant une webcomic américaine, les personnages parlent à différents niveaux d’argot américain, et à différents niveaux d’orthographe, via un système de chat, « Pesterlog », lisible comme une archive d’une vraie salle de chat. Certains trolls remplacent le son « -ate » par le chiffre « 8 », une troll remplace l’intégralité de ses « A » par des « 4 ». Décliné sur douze trolls, quatre adolescents, quatre adultes, deux méchants, des sidekicks… Certains trolls sont plus faciles à lire que d’autres. La plupart vous donneront mal à la tête. Et l’apprentissage progressif du cerveau du lecteur de ces langages proto-codés sont un nouveau mécanisme du syndrome de Stockholm qui entretient le culte voué par les fans. A la 5.126ème page écrite en langage SMS codé en argot américain, il est normal de s’auto-persuader qu’on fait partie d’une élite, et que les autres fans sont plus proches de nous après avoir vécu la même épreuve.

Postérité et hadès

« Mais, Pauka, nous ne comprenons pas. Tu aimes, ou tu n’aimes pas Homestuck ? » me demanderez-vous. Eh bien, tout comme sa période de parution, mon adolescence tardive, c’était pas si mal, il y a eu beaucoup de cringe, mais beaucoup de bon aussi. Et je suis absolument victime d’un syndrome de Stockholm. Après vérification, le caractère progressif et trans-média de la webcomic lui confère des atouts indéniables qui l’ont empêché de trop mal vieillir. Rien que pour son usage de vidéos, d’animations flash et d’une BO en midi vraiment bien composée, elle vaut le détour.

Trouvez qui est votre troll, aimez son parcours, détestez-le, essayez de suivre, résignez-vous et cliquez sur le 7 000ème signe « ==> », décodez le chat, roulez les yeux au ciel quand le sixième dopplegänger de votre personnage favori décède puis repop parce que c’était uniquement sa version dans le monde des rêves. Devenez fan de Karkat (signe du cancer, image de l’article) parce qu’il est trop torturé et d4rk, mais qu’il a un grand cœur, et que son usage abondant du mot « FUCK » en fait l’un des trolls les plus faciles à lire. Et dites-vous que, mince, c’est vrai que son charadesign ressemble à celui de Zagreus, le protagoniste du jeu Hadès, dont les streamers et YouTubers ludiques nous ont bombardé l’image récemment. Est-ce là donc le seul rapport qu’il existe entre les deux ? Oui. Les cornes oranges dans la chevelure noire de Karkat et sa peau grise sont assez similaires à la silhouette du dieu de chez SuperGiant Games. Et maintenant, vous ne pourrez plus jamais voir Zagreus, sans entendre résonner des tréfonds de 2009 les émois lointains de nerds peints en gris : déso pas déso, LOL.

Karkat hurle, tout est normal. Droits : Homestuck page 4 726
La suite immédiate, sans le Pesterlog. Droits : Homestuck page 4 727

Homestuck est désormais accessible à l’adresse : https://www.homestuck.com/ , de même que les autres œuvres d’Andrew Hussie, Jail Break, House Quest et Problem Sleuth. Une version française collaborative a rattrapé la web-comic et est disponible à l’adresse : https://www.stoubs.com/mspa/index.php?aventure=hsfr&page=1 .