Plutôt Gandalf ou Jacques Villeret ?

Je sais que vous ne vivez que pour avoir la réponse à cette question. Et je vous comprends. Face à ces deux emblèmes de la littérature et plus encore du cinéma, on est partagé. Car ces deux personnages et les univers dans lesquels ils évoluent sont extrêmement similaires et proches. Je vous sens dubitatifs, alors laissez moi vous expliquer où je veux en venir. En vous resservant un bol de soupe aux choux et un morceau de lembas bien sûr.


Walail

Les combattants entrent dans l’arène

Oui, j’ose ce parallèle hardi entre deux œuvres certes cultes à leur manière, mais malgré tout peu égales en terme de retentissement international. Pourtant dans leurs formes déjà, Le Seigneur des Anneaux et La Soupe aux Choux ont une histoire proche. Tout deux des ouvrages littéraires d’auteurs reconnus bien que controversés, respectivement JRR Tolkien et René Fallet, qui semblent devenus avec les années la façade de leurs auteurs et de leur production littéraire. Qui plus est, une façade bien similaire, car les deux hommes se retrouvent sur un point philosophique essentiel :  leur haine de la modernité et de la technologie.

Je vous arrête tout de suite avant que vos Ok Boomers pleuvent sur ces deux grands écrivains certes dépassés par notre époque puisqu’ils sont tous deux morts il y’a plus de 30 ans, mais qui n’en sont pas moins restés des grands noms de la littérature. Le rejet du monde moderne peut certes vous paraître une idée rabâchée et extrêmement ringardos, mais à l’époque de nos deux loustics, le milieu du XXème, cette pensée s’inscrit dans une mouvement littéraire et philosophique tardif dont on peut certes contester la pertinence mais certainement pas la légitimité à exister, surtout à l’heure des débats d’aujourd’hui sur la décroissance, mais je diverge.

A gauche Fallet, à droite Tolkien. Deux gaillards qui se seraient bien entendus à coup sûr.

Ce bon Tolkien l’a dit lui-même  » les allégories sont l’apanage des écrivains prétentieux ». Toutes les interprétations les plus fumeuses de son œuvre ont été faites et refaites, de son passé de soldat à l’inévitable lecture biblique, sans que cela ne provoque chez lui autre chose qu’un nuage condescendant émanant de sa pipe. Il n’a toutefois jamais caché son mépris du monde moderne, ou plus précisément son amour de la nature, de la vie simple et champêtre. Tolkien est un anglais pur souche, un grand lecteur de Thoreau et des philosophes transcendantalistes et surtout un amoureux du passé et d’une mythologie, qu’il veut ancestrale et en paix avec la nature. Et c’est en réalité le seul message politique lisible sans aller jusqu’à la surinterprétation dans Le Seigneur des Anneaux : les contrées verdoyantes des peuples libres sont menacés par la noirceurs et les tours sombres du Mordor. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est Saroumane :  » L’Ancien Monde brûlera dans les flammes de l’industrie, les forêts tomberont, et le nouvel ordre de la machine s’élèvera ». Pas besoin d’un BAC +12 pour y voir un parallèle assez évident.

On dirait un peu un reportage du JT de Pernaud sur la paysannerie lorraine, non ?

Bilail

René Fallet lui aussi a connu la guerre, la Seconde et ses horreurs. Il a aussi vécu toute sa jeunesse en banlieue parisienne pauvre et crasseuse, lui qui venait de l’Auvergne profonde. Sa haine de la technologie et de la modernité, dans son ultime roman La Soupe Aux Choux, il ne la dissimule pas derrière des hobbits ou des ents :  c’est le sujet du roman, deux vieux dépassés par le monde qui évolue sans eux, et qui fuient vers un paradis idyllique figée dans le temps ou ils pourront continuer de vivre comme ils l’entendent. Encore une fois l’ennemi est clairement défini :  avec moins de subtilité que Tolkien c’est entendu, mais le monologue du Maire est aussi marquant que celui de Saroumane. Quant au Glaude et au Bombé, ils ont admettons-le, toutes les caractéristiques du Hobbit.

La qualité est dégueu, le message est lourdaud mais fort éloquent et clair, et au fond pas si éloigné de la réalité politique d’aujourd’hui encore.

Canaille

Combat de fond et de forme

Alors que faire de ces œuvres :  conspuer leur message passéiste et rétrograde ? Non bien entendu. Mais pour recevoir un tel message aujourd’hui, il est important de voir les qualités et les défauts de ces deux objets de cultures dans ce sens là, et de se demander si le passéisme et la nostalgie en littérature et au cinéma, ça sert vraiment à quelque chose. Et dans leurs manières de transmettre ce message, les deux auteurs et les deux adaptations filmiques emploient des manières bien différentes. Passons donc au scalpel Tolkien et Fallet, et plongeons à la rencontre des elfes et des oxiens.

Si on peut plus péter sous les étoiles sans faire tomber un Hobbit, il va nous en arriver des pleines brouettes !

Commençons par les protagonistes. Les deux héros, Frodon et Le Glaude, sont de paisibles fermiers éloignés du monde qui aiment faire la fête avec leurs amis et surtout qu’on leur foute la paix, ce que le scénario ne va bien sûr certainement pas faire. Frodon est quand même un peu plus ouvert au monde que Le Glaude, et surtout c’est un jeune homme, quand Le Glaude est un vieillard finissant, ce qui joue un rôle déterminant. Car quand, les deux hommes vont voir le monde paisible qu’ils aiment menacé par l’ennemi qui s’avance de plus en plus, les œuvres vont diverger dans la manière qu’ont les deux héros d’affronter ce mal. En effet, si Frodon se voit obliger de lutter, de quitter son confort et son chez-lui pour aller détruire l’ennemi de la modernité et du capitalisme symbolisé par le Mordor, Le Glaude comprend que son temps est révolu et ne lutte pas réellement, tout en refusant de céder une once de qui il est à cette modernité.

Parlons maintenant du personnage perturbateur, celui qui va amener l’intrigue principale. La Denrée comme Gandalf sont étrangers au monde du héros et viennent lui apporter les réponses à son problème, et celle-ci sont radicalement opposées, comme Vin Diesel l’est d’un rôle subtil. La Denrée propose directement un échappatoire, et montre sa planète Oxo comme un monde qui comprend peu à peu les bienfaits de ces traditions et de cette simplicité campagnarde terrestre, et qui se propose de les recréer à l’identique pour que le héros puisse poursuivre sa vie en paix tel qu’il l’entend. Gandalf lui, n’offre pas la fuite à Frodon, et lui fait comprendre que son paradis personnel de La Comté est menacé lui aussi par ce mal grandissant, et qu’il doit donc se dresser face à lui pour protéger ce monde qu’il aime. C’est Frodon qui se plie aux réalités que Gandalf lui montre alors que Le Glaude fuit les siennes pour les reproduire ailleurs avec l’aide de La Denrée.

Jean Carmet dans LSDA, ça aurait eu de la gueule non ?

N’oublions pas le sidekick rigolo du protagoniste, qui joue un rôle essentiel. En tout cas pour Sam Gamegie le Brave (je refuse qu’on l’appelle autrement), qui soutient, voire porte Frodon dans le combat et la victoire finale contre l’ennemi, lui rappelant constamment que leur place n’est pas ici, mais que leur monde à eux vaut la peine de se battre et d’être sauvegardé. Bon Le Bombé n’est pas le boss finale de l’univers qu’est Sam, mais il joue pourtant le même rôle que Sam, en confortant le héros dans ses certitudes. En réalité, le schéma est ici inverse :  Le Bombé n’est qu’un élément affectif pour le héros, et c’est encore Le Glaude qui doit convaincre Le Bombé de fuir et de ne pas baisser les bras.


Boustifaille

Verdict des juges

A mon sens, le point central de cette audacieuse comparaison concerne la résolution des intrigues. Car je vous le donne en mille :  c’est la même. Mais en fait pas du tout. Je m’explique. A la fin de La Soupe Aux Choux, les héros fuient ce monde moderne dans la soucoupe de La Denrée en buvant des coups au son de l’accordéon, en direction de leur paradis éternel et simple que fut leur quotidien. Comme tout le récit avant elle, cette fin rejette en bloc cette modernité, tout en lui accordant aussi une certaine tendresse par l’intermédiaire du personnage de Francine redevenue jeune, que Le Glaude ne comprend plus. Le Glaude ne demande en réalité qu’à pouvoir mourir comme il a vécu, c’est à dire comme il l’entend. La Soupe aux Choux est certes en ce sens réac et un peu grossière, mais c’est l’épitaphe d’un vieil écrivain dont la dimension autobiographique est évidente, qui parsème son œuvre de poésie et de nostalgie mélancolique désuète, mais légitime. Oui, dans le film on retient surtout les blagues de pet, mais j’espère vous avoir démontré que c’est dommage de s’arrêter à ça.

Et Tolkien alors, c’est un gros boomer rétrograde ? Non bien sûr, c’est un génie, et tout ceux qui pensent le contraire sont fans de Pascal Praud. Le Seigneur des Anneaux a deux fins distinctes au cinéma et en littérature, qui chacune montre des détails intéressants. Tolkien achève sa trilogie par un douloureux épilogue :  alors que Frodon rentre chez lui après avoir triomphé, il doit combattre le mal qui a atteint La Comté , son paradis protégé jusqu’alors. Comme Fallet, Tolkien montre de fait qu’aucun endroit aussi éloigné et idyllique soit-il n’est à l’abri de cette modernité rampante qu’il diabolise. Et malgré son succès final, Frodon fait le choix comme Le Glaude de quitter ce monde qu’il ne reconnait plus après avoir affronté son ennemi, même après l’avoir vaincu. Cette similitude de fin disparaît un peu dans le film qui omet les combats finaux dans la Comté, lui donnant encore plus un côté inexpugnable, et de fait rendant le message passéiste plus virulent encore.

Grey Havens | The One Wiki to Rule Them All | Fandom
Si vous n’avez pas pleuré sur la scène de fin, vous êtes des monstres

Alors qui de Tolkien ou de Fallet traite le mieux le sujet ? Tolkien le fait avec plus de subtilité c’est certain, et sa conclusion laisse à penser que le monde que Frodon laisse derrière lui, libéré du mal, continuera d’évoluer dans des directions que Frodon ne comprend plus, mais accepte, en quittant humblement la Terre du Milieu – où Sam, qui est resté lui-même et n’a pas été corrompu par l’Anneau (symbole de ce mal), continuera de prospérer.

Fallet en ancrant son action dans une réalité, sa réalité puisque l’action se déroule dans son village d’origine, donne un côté beaucoup plus caduc à ce message anti-modernité. Néanmoins, son avantage par rapport à Tolkien est de ne pas trop prendre ses protagonistes au sérieux. La Soupe aux Choux est une comédie avant tout, et les personnages grotesques du Glaude et du Bombé, s’ils ont l’affection de l’auteur, n’en restent pas moins moqués dans leur forme, là ou la lutte manichéenne de Frodon n’est à aucun moment remise en question.

Alors que choisir, La Soupe aux Choux ou Le Seigneur des Anneaux ? Vous vous doutez que si je parle de ces deux œuvres c’est que j’ai pour elles une profonde affection. Oui, elles sont issues du cerveau assez génial de deux vieux hommes blancs appartenant à un monde dépassé et perdu, sans doute pour le mieux, mais il n’en reste pas moins qu’elles sont deux pépites de la culture européennes, emplies de tendresse, de poésie et de douce nostalgie. Alors soyez critiques, mais surtout ne boudez pas votre plaisir à revoir ou relire ces œuvres, dont le principal trait avant tout est leur indéniable et irréfutable qualité. Ainsi que celles de leurs légendaire bandes originales, que je vous ai réservés en conclusion pour vous remercier d’être allé au bout de ce raisonnement fumeux.

Le joueur de tambourin le plus chaud de l’Histoire